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© Markus Spiske

Covid-​19 : vac­cin et popu­la­tions pré­caires iso­lées, l’enjeu de la stra­té­gie sanitaire

Tout en recon­nais­sant l’effort du minis­tère de la Santé d’organiser une cam­pagne vac­ci­nale opti­male pour toutes et tous, les asso­cia­tions de ter­rain craignent que les popu­la­tions iso­lées et pré­caires en soient exclues. 

« D’ici à la fin de l’été, nous aurons pro­po­sé à tous les Français adultes qui le sou­haitent un vac­cin. » Alors que la France fait actuel­le­ment face à une pénu­rie de doses, la pous­sant à ralen­tir et ral­lon­ger sa cam­pagne de vac­ci­na­tion contre le Covid-​19, l’annonce d’Emmanuel Macron, mar­di 2 février au jour­nal de TF1, a de quoi ques­tion­ner. Si, pour une grande majo­ri­té des Français·es, le calen­drier vac­ci­nal semble éta­bli – bien que sus­pen­du à l’arrivage des doses – qu'en sera-​t-​il réel­le­ment pour les migrant·es, les sans-​abri ain­si que toutes les per­sonnes pré­caires sor­ties depuis bien long­temps des radars de la san­té ? Contacté par Causette, le minis­tère de la Santé assure qu’« il n’existe pas de cri­tère de natio­na­li­té ou de cri­tère social pour pou­voir être vac­ci­né. Seule la prio­ri­sa­tion des per­sonnes cibles conti­nue­ra d’être la règle. À terme, et comme le reste de la popu­la­tion, toutes les per­sonnes iso­lées et vul­né­rables auront accès à la vac­ci­na­tion ». Le minis­tère tient à rap­pe­ler que la vac­ci­na­tion est gra­tuite pour toutes et tous, et ce, même pour les per­sonnes ne dis­po­sant pas d’une cou­ver­ture médi­cale satisfaisante. 

Du côté des asso­cia­tions de ter­rain, on prend son mal en patience. « Depuis décembre, nous avons eu deux réunions d'échanges avec le minis­tère de la Santé qui nous ont per­mis d'insister sur les prin­cipes d’accessibilité à la vac­ci­na­tion pour les popu­la­tions en situa­tion de pré­ca­ri­té et d’exclusion et notam­ment sur la gra­tui­té du vac­cin. Il semble pour le moment que nous ayons été enten­dus sur ce point », tient à sou­li­gner Houda Merimi, réfé­rente médi­cale à la direc­tion des opé­ra­tions France à Médecins du Monde. Les acteur·rices de la soli­da­ri­té redoutent néan­moins que ces popu­la­tions soient le der­nier maillon de la chaîne de vac­ci­na­tion. « Conséquence de la crise sani­taire, le nombre de per­sonnes qui bas­culent dans la pré­ca­ri­té aug­mente depuis plu­sieurs mois, avec les étu­diants et les per­sonnes ayant per­du leur emploi, ce qui est en soi très alar­mant. Mais cela accen­tue encore plus l’invisibilisation des per­sonnes qui vivent la pré­ca­ri­té depuis bien avant la crise de la Covid », pré­vient Houda Merimi

Un public vulnérable 

Mise en place en décembre 2020, la stra­té­gie vac­ci­nale du minis­tère des Solidarités et de la Santé com­prend cinq phases éta­blies par la Haute Autorité de san­té* selon les dif­fé­rents types de publics et leurs besoins. En clair, cha­cune de ces phases cible les per­sonnes prio­ri­taires. La phase 1, débu­tée en jan­vier, concerne les per­sonnes âgées de plus de 75 ans ain­si que les pro­fes­sion­nels de san­té de plus de 50 ans. À par­tir de mars, la phase 2 concer­ne­ra les per­sonnes âgées de 65 à 74 ans. Puis les per­sonnes de plus de 50 ans pour la phase 3 ain­si que les moins de 50 ans avec comor­bi­di­té. La phase 4 vise­ra les per­sonnes for­te­ment expo­sées au virus. Pour finir, la phase 5 ouvri­ra la vac­ci­na­tion aux plus de 18 ans sans comorbidités. 

En théo­rie, cela veut dire qu’« au sein des publics pré­caires et par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables, ceux ayant plus de 75 ans, voire 60 ans dans cer­tains cas limi­tés (tels que les rési­dents en foyers de tra­vailleurs migrants), peuvent d’ores et déjà se faire vac­ci­ner, et ce, gra­tui­te­ment », indique le minis­tère d’Olivier Véran. Sauf que très peu de per­sonnes migrantes ou sans abri atteignent cet âge. Concernant l’ouverture géné­rale de la vac­ci­na­tion à l’immense majo­ri­té d’entre eux – des migrants et SDF de moins de 60 ans et sans comor­bi­di­té -, il fau­dra donc bel et bien patien­ter jusqu’aux phases 4 et 5. Même si ces per­sonnes ont dif­fi­ci­le­ment accès aux masques, aux gels hydro­al­coo­liques et à des sani­taires. « Malgré leur grande expo­si­tion au virus, leur vul­né­ra­bi­li­té, leur pré­ca­ri­té et leur espé­rance de vie réduite, une grande majo­ri­té de ces publics ne sont pas consi­dé­rés comme prio­ri­taires », regrette Corinne Torre, cheffe de mis­sion France chez Médecins sans fron­tières. Une fra­gi­li­té accen­tuée par la pro­mis­cui­té des habi­tats col­lec­tifs où les gestes bar­rières ont bien du mal à être cor­rec­te­ment appli­qués. Des squats, des bidon­villes, des foyers d'hébergement d’urgence qui les entraînent de fait dans une sur­ex­po­si­tion au virus. « La pre­mière vague de l’épidémie a déjà fait des ravages au sein de ces publics. On aime­rait qu’au prin­temps la vac­ci­na­tion débute », déclare Corinne Torre. 

Les asso­cia­tions craignent éga­le­ment des trai­te­ments dif­fé­rents selon les régions. En effet, ce sont les Agences régio­nales de san­té (ARS) qui appliquent les direc­tives du minis­tère et coor­donnent la cam­pagne sur leur ter­ri­toire. « Pour le moment, on a des remon­tées hété­ro­gènes, indique Houda Merimi. Certaines régions semblent prendre en consi­dé­ra­tion ces publics “intou­chables”. Pour d’autres, ils ne sont pour le moment tout sim­ple­ment pas cités dans les dis­cus­sions. » Une situa­tion dis­pa­rate qui s’explique, selon Luc Ginot, direc­teur de la san­té publique à l’ARS d’Île-de-France, par des besoins dif­fé­rents.« En Île-​de-​France ou la popu­la­tion pré­caire est consé­quente, la prise en charge de ces per­sonnes est l’une de nos grandes pré­oc­cu­pa­tions. D’ailleurs, hors Covid, nous avons déjà l’habitude en Île-​de-​France, de mettre en place des équipes mobiles de soi­gnants qui se rendent par exemple dans les bidon­villes de la région pour vac­ci­ner. Mais je pense que chaque région s’adapte aux besoins des popu­la­tions. » 

Une cam­pagne « d’aller vers » 

« Il ne suf­fit pas de décré­ter la vac­ci­na­tion ouverte pour les per­sonnes héber­gées ou à la rue, sou­tient Corinne Torre, cheffe de mis­sion France chez Médecins sans fron­tières. Il faut aller vers eux, car leur par­cours d’accès aux centres de vac­ci­na­tion reste très com­pli­qué. » Pour se faire vac­ci­ner, les per­sonnes éli­gibles et volon­taires devront prendre rendez-​vous en ligne sur le site Sante.fr, puis se rendre dans un centre dis­po­nible. Mission impos­sible pour celles n’ayant pas accès à Internet. Se pose alors la ques­tion d’une jonc­tion de ter­rain entre les asso­cia­tions et le per­son­nel du sys­tème de san­té. « La vac­ci­na­tion géné­rale à toute la popu­la­tion n’étant pas encore ouverte, il est encore trop tôt pour répondre avec pré­ci­sion à cette ques­tion, assure le minis­tère de la Santé. Toutefois, dans le cadre du déploie­ment des équipes médi­cales mobiles, consti­tuées de méde­cins et d’acteurs de la soli­da­ri­té, qui ont voca­tion à faire de “l’aller vers” en direc­tion des publics iso­lés et vul­né­rables, de tels par­te­na­riats pour­raient être envi­sa­gés. » 

Pour les asso­cia­tions de ter­rain, l’enjeu est d’anticiper et de pré­pa­rer la cam­pagne vac­ci­nale pour une popu­la­tion éloi­gnée de l’offre de soins. « Sous cer­taines condi­tions, notam­ment dans une approche de média­tion en san­té, le déploie­ment des équipes mobiles peut être une bonne chose. Par contre, la mise en place de centres exclu­si­ve­ment dédiés aux per­sonnes en situa­tion de pré­ca­ri­té est à pros­crire, sou­tient Houda Merimi. Ce serait stig­ma­ti­sant et dis­cri­mi­na­toire pour ces per­sonnes. » Comme pour le reste de la popu­la­tion, le vac­cin doit d’ailleurs demeu­rer un choix. « Il y a tout un tra­vail de confiance et d’information à mettre en place et cela ne pour­ra se faire sans les acteurs de la soli­da­ri­té, affirme Houda Merimi. Nous avons deman­dé au minis­tère de la san­té des outils de com­mu­ni­ca­tion pour infor­mer au mieux sur la vac­ci­na­tion. Des affi­chages adap­tés vont être bien­tôt tra­duits dans une ving­taine de langues. » Car la bar­rière du lan­gage est éga­le­ment un enjeu pour ces popu­la­tions. « J’espère que des inter­prètes pro­fes­sion­nels seront pré­sents lors des consul­ta­tions médi­cales », ajoute la réfé­rente médi­cale de Médecins du monde. « Les équipes mobiles pour­raient, dans les cas le jus­ti­fiant, dis­po­ser de ser­vices d'interprétariat, assure à Causette le minis­tère de la Santé. À noter que ces dis­po­si­tifs auront voca­tion à se déployer plu­tôt dans les pro­chaines phases de la campagne. » 

Comment suivre la vac­ci­na­tion des per­sonnes isolées ? 

L’une des dif­fi­cul­tés de la cam­pagne réside éga­le­ment dans la tra­ça­bi­li­té des per­sonnes vac­ci­nées entre la pre­mière et la deuxième dose. « Pour le moment, nous sommes dému­nis face à cette ques­tion, affirme Houda MerimiCe qu’il fau­drait, c’est que ces per­sonnes soient héber­gées pour qu’on puisse les retrou­ver faci­le­ment. Pour l’instant, c’est grâce aux maraudes et aux équipes mobiles que nous les ren­con­trons, sans cer­ti­tude de les revoir à la maraude sui­vante mais c’est très dif­fi­cile lorsque, par exemple, les cam­pe­ments de migrants sont constam­ment détruits par les auto­ri­tés, sans pro­po­si­tion de relo­ge­ment.» L’équation pré­oc­cupe éga­le­ment le direc­teur de la san­té publique à l’ARS Ile-​de-​France. « Nous réflé­chis­sons à com­ment ren­for­cer l’accompagnement des per­sonnes de façon à ne pas perdre de vue ces popu­la­tions entre la pre­mière et la deuxième dose. Nous ferons au mieux, et nous sommes cer­tains qu’avec les asso­cia­tions ce devrait être pos­sible, même s’il y aura peut-​être des lou­pés : des gens qui vont dis­pa­raître des radars ou qui ne sau­ront pas quel vac­cin ils ont reçu car ils auront per­du le papier. »

Mais qu’en pense les principaux·ales concerné·es ? Sont-​elles et ils prêt·es à se faire vac­ci­ner ? Médecins du monde s’est confron­té à des atti­tudes diverses lors de leurs maraudes. « Il y a des per­sonnes très récep­tives : les jeunes mineurs non accom­pa­gnés sont en géné­ral assez pre­neurs des pro­po­si­tions de pré­ven­tion. D’autres ont besoin de se faire un avis en deman­dant plus d’informations sur le vac­cin. Et on ren­contre aus­si cer­taines per­sonnes très réti­centes à la vac­ci­na­tion : Soit ce sont des per­sonnes dont les repré­sen­ta­tions sur la vac­ci­na­tion sont ancrées dans les pra­tiques de la méde­cine colo­niale auto­ri­taire ou dans les cam­pagnes de vac­ci­na­tions obli­ga­toires, comme ça a pu être le cas en Afrique de l’ouest par exemple, soit ce sont des per­sonnes qui ont déve­lop­pé une défiance pro­fonde vis à vis des ins­ti­tu­tions au vu d'expulsions répé­tées des bidon­villes par exemple, comme on peut le voir chez des per­sonnes en pro­ve­nance de l'Europe de l'est. Certains peuvent éga­le­ment pen­ser qu'ils seront contraints de se faire vac­ci­ner faute de quoi, ils per­dront toute chance de se faire régu­la­ri­ser ou de main­te­nir leur place d'hébergement. C’est donc essen­tiel de les infor­mer cor­rec­te­ment, les ras­su­rer et de les accom­pa­gner si elles le veulent », insiste Houda Merimi. De son côté, Corinne Torre craint qu’une grande majo­ri­té ne se fasse pas vac­ci­ner, tant la pré­ven­tion reste secon­daire pour ces popu­la­tions exclues. « Pour eux, la san­té n’est jamais une prio­ri­té. Leur prio­ri­té, c’est d’avoir un loge­ment et des droits juri­diques. C’est pour cela que la vac­ci­na­tion de ces publics “intou­chables” est l’un des grands enjeux de la stra­té­gie vac­ci­nale et que nous conti­nue­rons de par­ler d’eux de façon à ce qu’ils ne soient pas oubliés des dis­cus­sions. »  

*La Haute Autorité de san­té par­ti­cipe à l’élaboration de la poli­tique vac­ci­nale natio­nale et de son calen­drier depuis 2017. 

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