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Krystyna
L’athlète olympique biélorusse Krystyna Tsimanouskaya lors d’une conférence de presse le 5 août 2021 à Varsovie, au lendemain de son arrivée en Pologne. Wojtek Radwanski/AFP

Affaire Krystyna Tsimanouskaya : quand la poli­tique bié­lo­russe s’invite aux JO de Tokyo

Causette est asso­ciée au site The Conversation, qui regroupe des articles de chercheur·euses de dif­fé­rentes uni­ver­si­tés et per­met à des médias de repu­blier les textes. Aujourd'hui, Pauline Soulier, doc­teure en sciences poli­tiques à l'université de Bordeaux, revient sur la ten­ta­tive de rapa­trie­ment for­cé, par l'Etat bié­lo­russe, de son ath­lète Krystyna Tsimanouskaya suite à ses cri­tiques vis-​à-​vis de ses entraî­neurs.

Pauline Soulier, Université de Bordeaux

Ce fut l’un des grands moments extra­spor­tifs des Jeux olym­piques qui viennent de prendre fin à Tokyo : la sprin­teuse bié­lo­russe Krystyna Tsimanouskaya, 24 ans, s’est retrou­vée au cœur d’un véri­table scan­dale diplo­ma­tique.

Loin d’être anec­do­tique, cet épi­sode, digne d’un roman poli­cier, jette une lumière crue sur la réa­li­té du régime d’Alexandre Loukachenko, l’homme fort de Minsk depuis 1994, confron­té depuis un an dans son pays à une fronde sans pré­cé­dent.

Retour sur les faits

Le 1er août, Krystyna Tsimanouskaya apprend par ses entraî­neurs qu’ils l’ont ins­crite au der­nier moment pour le relais 4×400 mètres. Engagée ini­tia­le­ment pour le 100 et le 200 mètres, dis­ci­plines dont elle est spé­cia­liste, à la dif­fé­rence du 400 mètres, qui réclame une pré­pa­ra­tion et des efforts très dif­fé­rents, elle refuse.

Si les res­pon­sables de la délé­ga­tion bié­lo­russe ont déci­dé de faire par­ti­ci­per Tsimanouskaya au relais, c’est parce que ses com­pa­triotes qui devaient effec­tuer le tour de piste ont été évin­cées par le CIO pour ne pas s’être sou­mises à suf­fi­sam­ment de contrôles anti-​dopage. Mais la sprin­teuse ne sou­haite pas pâtir de l’incapacité de la fédé­ra­tion bié­lo­russe à se confor­mer aux règles olym­piques. Elle estime que prendre part au 4×400 mètres nui­rait à ses chances de bien figu­rer sur 200 mètres ; sur­tout, elle est ulcé­rée d’avoir été mise devant le fait accom­pli à quelques jours à peine des courses, et fait part de son mécon­ten­te­ment sur son compte Instagram.

S’ensuit alors un échange incroyable dont la trans­crip­tion en russe se trouve ici et en anglais , et qui a été tra­duit par le cher­cheur Lukas Aubin sur Twitter. Il s’agit d’une conver­sa­tion entre l’athlète récal­ci­trante et deux res­pon­sables de sa délé­ga­tion : Iouri Moïssevitch, entraî­neur en chef de l’équipe natio­nale d’athlétisme, et Artur Choumak, direc­teur du centre de pré­pa­ra­tion des ath­lètes aux épreuves olym­piques. Les deux hommes semblent avoir ren­con­tré la jeune femme dans sa chambre d’hôtel, sans se dou­ter qu’elle enre­gis­trait leurs échanges. Ce qui les met dans tous leurs états, c’est moins son refus de par­ti­ci­per au relais que le fait qu’elle a osé dénon­cer la situa­tion sur les réseaux sociaux. Ils la menacent, lui rap­pellent son devoir de sou­mis­sion et lui expliquent que, pour elle, les Jeux sont ter­mi­nés : elle ne par­ti­ci­pe­ra ni au relais, ni au 200 mètres, et doit ren­trer immé­dia­te­ment à Minsk.

Tsimanouskaya lance alors un mes­sage d’alerte sur son compte Instagram, affir­mant craindre pour sa vie. Entretemps, la fédé­ra­tion de Biélorussie annonce offi­ciel­le­ment le retrait de la sprin­teuse en rai­son de « son état émo­tion­nel, qui l’empêche de prendre part à la course ». À l’aéroport, elle par­vient à deman­der la pro­tec­tion de la police nip­pone qui, com­pre­nant la situa­tion, la met en sécu­ri­té dans un hôtel. Rapidement, la Pologne pro­pose de lui offrir l’asile huma­ni­taire. Le 4 août, Tsimanouskaya quitte le Japon pour l’Autriche avant de se réfu­gier en Pologne, où elle est rejointe par son mari, qui béné­fi­cie du même sta­tut. L’homme, qui se trou­vait à Minsk, était par­ti pour l’Ukraine dès l’éclatement du scan­dale autour de son épouse, de crainte d’être arrê­té.

Le sport, une affaire poli­tique

Alexandre Loukachenko aime le sport. Il a entre­pris depuis des années la construc­tion de nom­breux com­plexes spor­tifs, dont l’un des joyaux est la Minsk-​Arena, inau­gu­rée en 2010. Il se met éga­le­ment régu­liè­re­ment en scène dans sa pra­tique spor­tive. Les ren­contres de hockey contre la Russie menée par Vladimir Poutine sont mémo­rables.

Loukachenko a fait main basse sur le sport de com­pé­ti­tion dès son pre­mier man­dat. En 1997, il devient pré­sident du Comité natio­nal olym­pique (CNO). Il se sert de ce sta­tut pour impo­ser sa pré­sence aux JO de Nagano de 1998, alors que les auto­ri­tés nip­pones (déjà !) ne l’avaient pas invi­té suite à l’affaire de l’expul­sion des diplo­mates. Arrivé sur place, il accuse le CIO et le comi­té d’organisation de com­plo­ter pour empê­cher la Biélorussie de décro­cher des médailles. Son coup d’éclat le plus mar­quant reste, néan­moins, son irrup­tion dans les ves­tiaires lors d’une mi-​temps d’un match de hockey sur glace contre le Canada, au mépris des règles pro­to­co­laires. Il est cer­tain que Loukachenko n’est pas répu­té pour son res­pect de la bien­séance

Plus récem­ment, il n’hésite pas à affir­mer que la pra­tique spor­tive est un excellent remède contre la pan­dé­mie de Covid-​19 – sa ges­tion de la crise sani­taire lui a d’ailleurs valu d’être régu­liè­re­ment cité par­mi les chefs d’État les plus inaptes face à l’épidémie, aux côtés par exemple du bré­si­lien Jair Bolsonaro.

Toutefois, sa poli­tique de pro­pa­gande par le sport s’effrite avec la vio­lente répres­sion des mani­fes­ta­tions qui ont écla­té dans le pays en août 2020, au len­de­main de sa réélec­tion pour un sixième man­dat, enta­chée de fraudes évi­dentes. La Biélorussie se voit reti­rer l’organisation du Mondial de hockey sur glace au pro­fit de la Lituanie. De même, la CIO sus­pend Loukachenko de la pré­si­dence du CNO, les répres­sions contre les oppo­sants étant contraires aux prin­cipes de la Charte olym­pique. Le pré­sident obtem­père après des contes­ta­tions, et se fait rem­pla­cer à ce poste par… son fils Viktor, 45 ans. Le CIO ne recon­naît pas ce der­nier : Viktor Loukachenko est en effet le chef de la sécu­ri­té natio­nale et a acti­ve­ment par­ti­ci­pé à l’écrasement des mani­fes­ta­tions.

De leur côté, de nom­breux spor­tifs s’engagent dans l’opposition. Certains sont en pre­mière ligne depuis les débuts du mou­ve­ment de contes­ta­tion. C’est par exemple le cas de la bas­ket­teuse Yelena Leuchanka qui a, d’ailleurs, éco­pé de quinze jours de déten­tion. Dès fin août 2020, 300 spor­tifs de haut niveau dont des médaillés olym­piques s’insurgent contre les élec­tions tru­quées et appellent à un nou­veau scru­tin dans une lettre ouverte adres­sée au pré­sident. D’autres encore optent pour la fuite afin d’assurer leur sécu­ri­té. La « fuite des muscles » pour reprendre le titre d’un article de France Info, est une pra­tique ancienne. Les ath­lètes pré­fèrent quit­ter leur État plu­tôt que de ser­vir la pro­pa­gande d’un régime auquel ils s’opposent.

Ainsi, lorsque Krystyna Tsimanouskaya écrit sur les réseaux sociaux qu’elle craint pour sa vie, l’expérience de cette der­nière année ne peut que lui don­ner rai­son. Si elle était ren­trée à Minsk, même si sa dis­grâce est due non pas à une prise de posi­tion poli­tique mais seule­ment à une dénon­cia­tion du fonc­tion­ne­ment de sa fédé­ra­tion elle aurait pro­ba­ble­ment été iden­ti­fiée comme oppo­sante – un qua­li­fi­ca­tif très large et à la dis­cré­tion du pou­voir – et peut-​être incar­cé­rée. Personne n’est dupe de la véri­table rai­son de son retrait for­cé des JO. Son état émo­tion­nel n’y est pour rien, c’est bien son refus de se sou­mettre aux déci­sions des entraî­neurs, et par exten­sion à une auto­ri­té éta­tique, qui est la véri­table cause. Les vidéos des aveux du jour­na­liste d’oppostion Roman Protassevitch après sa rocam­bo­lesque arres­ta­tion consé­cu­tive au dérou­te­ment sur Minsk du vol com­mer­cial dans lequel il se trou­vait, en mai der­nier, sont encore très pré­sentes dans les esprits et tout lais­sait pré­sa­ger que la sprin­teuse subi­rait le même trai­te­ment.

Une affaire révé­la­trice de l’état du régime

Depuis la pré­si­den­tielle d’août 2020, la situa­tion est plus que ten­due en Biélorussie. Voilà un an que les citoyens mani­festent contre les résul­tats accor­dant un nou­veau man­dat, frau­du­leux, à Alexandre Loukachenko. Jamais la Biélorussie n’a connu de troubles aus­si longs en temps de paix. Les mani­fes­tants sont vic­times d’une sévère répres­sion mise en œuvre par les forces poli­cières, mili­taires et para­mi­li­taires fidèles au pré­sident. L’opposante Svetlana Tikhanovskaïa est tou­jours en exil en Lituanie. Elle ren­contre régu­liè­re­ment tous les lea­ders démo­cra­tiques, y com­pris récem­ment Joe Biden, afin de main­te­nir la pres­sion sur le régime et la visi­bi­li­té de l’engagement des mani­fes­tants. Le pro­cès de Maria Kalesnikava, autre figure de la contes­ta­tion, débute à huis clos.

Depuis les élec­tions, la Biélorussie est sanc­tion­née par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale. Les digni­taires du régime, au pre­mier rang des­quels Loukachenko, en sont les cibles prin­ci­pales. Aux sanc­tions finan­cières (gels des avoirs) et aux inter­dic­tions de ter­ri­toire, s’ajoute, suite au détour­ne­ment de l’avion de Roman Protassevitch en mai der­nier, un boy­cott aérien. Les vols inter­na­tio­naux ne sur­volent plus l’espace aérien de la Biélorussie et les avions bié­lo­russes sont refou­lés des aéro­ports de l’UE. Désormais, sept ans après avoir ten­té de s’acheter un sta­tut de pré­sident fré­quen­table par son action en faveur des accords de paix lors de la crise ukrai­nienne, Loukachenko se trouve iso­lé et n’a pas d’autres choix que de se replier vers le sou­tien his­to­rique de la Biélorussie : la Russie.

Dans cette situa­tion d’isolement rela­tif et de dénon­cia­tions tant natio­nales qu’internationales, le régime est accu­lé. Il ne peut faire autre­ment que d’affirmer son pou­voir par tous les moyens. En même temps que l’affaire Tsimanouskaya, une autre éclate, cette fois en Ukraine. Vitali Chichov, direc­teur de l’ONG Maison bié­lo­russe en Ukraine, dis­pa­raît le 2 août. Il est retrou­vé pen­du dans un parc le len­de­main. La pos­si­bi­li­té d’un meurtre maquillé en sui­cide est envi­sa­gée. Ce mili­tant aidait les oppo­sants au régime à fuir le pays.

La ques­tion migra­toire par­ti­cipe de la « guerre hybride » que la Biélorussie livre à ses détrac­teurs. Sa cible pre­mière est la Lituanie. Depuis, un moment, le gou­ver­ne­ment orga­nise, avec le sou­tien d’agences de tou­risme fidèles, le pas­sage de la fron­tière vers la Lituanie par des migrants ira­kiens. Loukachenko met ain­si à exé­cu­tion la menace for­mu­lée par son homo­logue turc Recep Tayyip Erdogan à l’égard de l’UE. Le décès d’un jeune migrant le 4 août devient un argu­ment poli­tique anti-​européen ines­pé­ré : les jour­naux favo­rables au régime de Minsk accusent la Lituanie d’avoir tué le jeune homme en vou­lant le ren­voyer en Biélorussie. Cette tech­nique semble s’accompagner d’une stra­té­gie de fausses menaces à l’attentat isla­miste. Bref, Loukachenko cherche à récu­pé­rer à son avan­tage les ten­sions euro­péennes liées à la ges­tion de la crise migra­toire et la peur des atten­tats qui touchent l’ensemble de l’Union.

Un scan­dale dont le régime se serait bien pas­sé

Depuis son arri­vée en Pologne, la sprin­teuse a tenu une confé­rence de presse durant laquelle elle a assu­ré être en sécu­ri­té. De son côté, le CIO a éga­le­ment pris les choses en mains. Il a fait savoir via son compte Twitter qu’il a reti­ré à titre pro­vi­soire les d’accréditations des deux entraî­neurs afin de pro­té­ger les ath­lètes tou­jours en lice. Il leur a aus­si été deman­dé de quit­ter le vil­lage olym­pique. Vendredi 6 août, le pré­sident du CIO Thomas Bach a expli­qué que « la pro­cé­dure conti­nuait » : « Elle n’est pas ter­mi­née, la com­mis­sion dis­ci­pli­naire pren­dra les sanc­tions et déci­sions appro­priées. » Le CIO a déjà fait preuve de sévé­ri­té envers la Russie ; la Biélorissie doit-​elle désor­mais s’attendre au même trai­te­ment ? Sur le plan olym­pique, le cas Tsimanouskaya pourrait-​il être un signal lan­cé aux régimes non démo­cra­tiques ?

Ce qui est cer­tain, c’est que l’affaire Tsimanouskaya a le mérite de bra­quer de nou­veau les pro­jec­teurs sur la Biélorussie qui, à l’exception de l’épisode du détour­ne­ment du vol de Roman Protassevitch, avait quelque peu dis­pa­ru des médias inter­na­tio­naux mal­gré la pour­suite des mani­fes­tions post-​présidentielles.

Cette affaire montre à quel point le régime est aux abois et fait tout pour main­te­nir son auto­ri­té sur l’ensemble de la socié­té par la vio­lence et l’intimidation. S’attaquer à une ath­lète (qui plus est non poli­ti­sée) en plein JO paraît cepen­dant contre-​productif. En effet, cette séquence donne des argu­ments sup­plé­men­taires aux oppo­sants pour illus­trer et rap­pe­ler au monde (et à leurs conci­toyens encore atta­chés à leur inamo­vible pré­sident) ce qu’est la réa­li­té de ce pou­voir auto­ri­taire dont la para­noïa s’étend à tous les niveaux…

Pauline Soulier, Docteur en science poli­tique, Institut de Recherche Montesquieu-​Centre Montesquieu de Recherche Politique, Laboratoire Cultures – Éducation – Sociétés, Université de Bordeaux

Cet article est repu­blié à par­tir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article ori­gi­nal.

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