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À Ghodghans, sud-est du Népal, le 5 mars 2022, lors des funérailles de Kripal Mandal, ouvrier mort au Qatar à 38 ans. © Sebastian Castelier pour Causette

Népal : les veuves de la coupe du monde

Dans un mois débu­te­ra la Coupe du monde de foot au Qatar. Comme d’autres pays pauvres, le Népal s’est réso­lu à lais­ser filer chaque année une par­tie de ses citoyens dans les pays du Golfe. Le Qatar a embau­ché des mil­liers de tra­vailleurs népa­lais et en a tué des cen­taines pour l’organisation de cet évé­ne­ment spor­tif. Oubliées, aban­don­nées, les veuves des tra­vailleurs décé­dés luttent pour la sur­vie de leurs familles.

Dans les plaines agri­coles du Teraï, au pied de la chaîne mon­ta­gneuse du nord du Népal, les che­mi­nées d’usines à briques rejettent des traî­nées de fumée noire. Dans chaque hameau, des sta­tues de divi­ni­tés hin­douistes aux regards tristes sur­gissent des four­rés. Dans le vil­lage de Pipra Pra. Pi, les femmes aux tuniques colo­rées sont cour­bées en deux dans les champs de dahl pour récol­ter les len­tilles. Les hommes, eux, sur­veillent les trou­peaux de buffles bar­bo­tant dans des mares boueuses. Un silence de mort règne, par­fois bri­sé par des sono­ri­tés reli­gieuses cra­chées par des enceintes aux sons saturés.

Sita Kumari Pasman habite en péri­phé­rie une petite mai­son en briques, unique héri­tage d’Anil Kumar, son mari mort au Qatar en 2016. « Un camion l’a écra­sé lors d’une manœuvre alors qu’on était au télé­phone », raconte la veuve sans émo­tion appa­rente. Sita, 32 ans, a le regard dur. Toutes les semaines, elle monte sur l’escabeau acco­lé à une gigan­tesque jarre tres­sée où sont sto­ckées ses pro­vi­sions de nour­ri­ture. « Quand mon mari tra­vaillait au Qatar, notre famille pou­vait se per­mettre de man­ger de la viande. Mais après sa mort, tout a chan­gé. » Mère d’un gar­çon et d’une fille, la jeune femme avoue avoir dépen­sé les 2 mil­lions de rou­pies [15 500 euros, ndlr] allouées par l’État népa­lais après la perte de son époux. « J’ai reçu la même somme de la part de son employeur au Qatar. Mais tout cet argent a été dépen­sé dans l’achat de notre demeure. Il fal­lait d’abord nous mettre à l’abri, avoir un toit. » Sita tra­vaille tous les jours dans un champ comme ouvrière agri­cole pour nour­rir et payer les études de ses enfants. « La majeure par­tie de mon salaire est payée en riz. Le reste suf­fit tout juste à ache­ter de quoi com­plé­ter pour man­ger. Je n’ai pas une rou­pie de trop. Lorsque je suis malade et que je ne peux pas aller au champ, je stresse parce que ça veut dire que nous aurons faim dans la semaine. »

Lourd coût social

L’histoire de Sita n’est pas un cas iso­lé au Népal. Depuis 2011 et le début d’un recru­te­ment mas­sif de 10 000 à 13 000 Népalais pour la construc­tion des stades de la Coupe du monde qata­rie, envi­ron trois ouvriers népa­lais sont morts chaque semaine à cause d’accidents du tra­vail, soit presque 1 600 époux dis­pa­rus en seule­ment onze ans. Des sta­tis­tiques enre­gis­trées par l’ambassade népa­laise au Qatar pro­ba­ble­ment en deçà de la réa­li­té. En effet, le petit État gazier, plus petit que l’Île-de-France, ne pra­tique pas d’autopsie en cas de décès de ses tra­vailleurs étran­gers. Sont ain­si exclues crises car­diaques, rup­ture d’anévrisme et mala­dies rénales liées à leurs condi­tions de vie et de tra­vail extrêmes. Selon Amnesty International, Doha n’a pas réus­si à expli­quer jusqu’à 70 % des décès de tra­vailleurs migrants au cours des dix der­nières années.

À l’aéroport de Katmandou, des cadavres d’hommes n’ayant pas encore atteint la qua­ran­taine arrivent régu­liè­re­ment avec la simple men­tion « mort natu­relle ». Au-​delà de l’horreur, ces dis­pa­ri­tions ont un coût social lourd pour la socié­té népa­laise. Dans la rura­li­té pauvre du Teraï, leurs veuves se retrouvent seules à devoir assu­mer finan­ciè­re­ment la famille tout en por­tant le poids du deuil. Sita raconte : « Mon mari et moi nous sommes unis lorsque nous étions encore enfants. J’avais 11 ans, et c’était un mariage arran­gé, comme c’est la norme, ici, au vil­lage. C’était un homme bien éle­vé, sans vice, doté d’un carac­tère facile. Il ne fumait pas et ne buvait pas et les vil­la­geois de notre com­mu­nau­té me disaient sans cesse : “N’est-ce pas l’homme idéal ?” » Discrètement, les traits tou­jours aus­si ten­dus, la veuve essuie quelques larmes. Elle sort d’une pochette trans­pa­rente de petites pho­tos d’identité. Le visage figé de son défunt mari, sérieux, se répète en quatre exem­plaires sur le fond blanc du Photomaton. « En 2012, son entre­prise, dont j’ignore le nom, a déci­dé de le trans­fé­rer au Qatar où ils avaient besoin de plus de main‑d’œuvre pour pré­pa­rer la Coupe du monde de foot­ball. Là-​bas, il gagnait 1 200 riyals qata­ris par mois [300 euros]. Il super­vi­sait le sta­tion­ne­ment des véhi­cules de construc­tion sur le par­king du chan­tier de l’un des stades. Un jour, pen­dant sa pause, à l’heure du déjeu­ner, il m’appelle. Il est sur le par­king. Nous échan­geons quelques mots, puis la ligne coupe sou­dai­ne­ment. » Sita croit alors que son mari vient d’épuiser son cré­dit. Mais plus tard dans la soi­rée, sa voi­sine tombe par hasard sur un post Facebook d’un col­lègue de son mari annon­çant sa mort. Le len­de­main, son télé­phone sonne. Un homme par­lant une langue étran­gère que Sita peine à iden­ti­fier tente de lui dire quelque chose avant qu’il trans­mette le com­bi­né à un Népalais. « L’appel fut court. Il a duré une minute et je crois alors com­prendre que mon mari n’est pas mort, mais qu’il est hos­pi­ta­li­sé. Mensonge ? Je n’en sais rien, mais dix-​huit jours[…]

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