Culture Publié le 27 Octobre 2014 par Nina Hubinet

Marceline Loridan-Ivens: la dame aux caméras Documentaire

blog post image

Déportée au camp d’Auschwitz-Birkenau, porteuse de valises pour le FLN, cinéaste au Vietnam et en Chine, Marceline Loridan-Ivens a été le témoin engagé des révolutions du xxe siècle. On lui doit entre autres “Comment Yukong déplaça les montagnes”, réalisé avec son mari Joris Ivens. “Causette” est allée à la rencontre de cette rouquine, éternelle révoltée de 86 ans.

Une petite silhouette noire couronnée d’un buisson de mèches rousses s’avance à pas mesurés vers la scène. Elle monte les quelques marches en tan- guant légèrement. Il ne reste pas un siège de libre dans la grande salle de la Cinémathèque française, le 7 juillet dernier, et le public, silencieux, suit des yeux la cinéaste de 86 ans, inquiet de la voir trébucher. Mais, lorsque Marceline Lori- dan-Ivens s’empare du micro, l’image de la grand-mère fragile disparaît. À Serge Toubiana, le directeur de la Cinéma- thèque, qui la qualifie de « monument du cinéma français », elle rétorque : « Moi, un monument ? Ah ben non ! je suis toute petite, limite naine ! » Salve de rires dans la salle. Le ton est donné : celui de la dérision et de l’humilité.

Une incroyable “force vitale”

Pourtant, il est question, ce soir-là, de Comment Yukong déplaça les montagnes, une fresque documentaire impressionnante que Marceline et son mari, le cinéaste Joris Ivens, ont tournée en Chine dans les années 19701. Pas moins de douze lms, qui avaient fait grand bruit lors de leur sortie en France en 1976 : il s’agissait des pre- mières images de la Chine au sortir de la Révo- lution culturelle. Beaucoup admirent alors ce travail titanesque, mais une partie de l’extrême gauche, hostile au Grand Timonier, dénonce une entreprise de propagande en faveur de Mao. Des polémiques que Marceline balaie aujourd’hui d’une phrase : « À l’époque, les autorités chinoises nous considéraient comme des sociaux-démocrates, et les situationnistes français comme des maoïstes... Mais notre objectif était simplement de montrer que les Chinois étaient des êtres humains, pas des “fourmis bleues”, comme on les décrivait à l’époque en Europe. » Être appréciée ou reconnue, Marceline Loridan-Ivens ne s’en est jamais vraiment souciée. Installée dans le salon baigné de soleil de son appartement parisien, l’octogénaire ré échit un moment avant de se dé nir comme une « audacieuse », « sans peur des autres ». Et c’est ce qu’elle désigne comme un « esprit de révolte » qui l’aide, lorsqu’elle est déportée à 16 ans, à survivre. Il y a bien sûr les circonstances, le hasard, qui l’ont placée du côté des vivants. Mais Marceline Loridan-Ivens, née Rosenberg, lle de Juifs polonais émigrés en France, parle aussi de « force vitale ». « On ne peut pas la mesurer tant qu’on ne l’a pas éprouvée. Mais elle est présente en chacun de nous, à différents degrés. »

À Auschwitz-Birkenau, où elle arrive avec son père en avril 1944, elle se forge une maxime : tenir toujours un peu plus penser ». « La seule chose qu’elle m’a demandée, c’est si j’avais été violée. » Pendant des mois, elle dort par terre, fait sans arrêt des cauchemars. « Je me levais la nuit pour manger, j’étais obsédée par la nourriture... » Autour d’elle, sa famille implose, détruite par l’absence de ce père tant aimé. Sa mère se remarie sans prévenir ses enfants. Sa plus grande sœur, Henriette, résistante pendant la guerre, se suicide. Comme, quelques années plus tard, son petit frère Michel. « J’en reprends une, ça ne vous dérange pas ? » demande Marceline en tirant une troisième cigarette du paquet. Son médecin lui interdit de fumer, mais tant pis... « J’ai ni par épouser un bel ingénieur, Francis Loridan », dit-elle après une pause, dans un sourire. Pour échapper au drame familial, pour effacer le nom « Rosenberg », tellement marqué par la guerre. Mais ils ne vivront pas très longtemps ensemble. Marceline est alors aimantée par l’effervescence de Saint-Germain-des-Prés, les cafés où l’on débat pendant des heures, les clubs de jazz et les cinémas. « Je lisais beaucoup, j’allais danser tous les soirs... J’avais besoin de remplir ma vie avec des activités extérieures. » Une manière d’oublier sa détresse. Joris Ivens, le miracle Influencée par les intellectuels qu’elle côtoie, elle s’investit de plus en plus à gauche, en faveur de la « libération des peuples ». Elle s’inscrit au Parti communiste, mais rend sa carte six mois plus tard, refroidie par les critiques dont elle est l’objet dès qu’elle pose une question dérangeante. Ce qui ne l’empêche en rien d’agir : elle devient porteuse de valises pour le FLN, le mouvement indépendantiste algérien. Et, en 1962, elle lme, avec Jean-Pierre Sergent, les premiers mois de l’indépendance en Algérie. La rencontre avec Joris Ivens aura lieu la même année. De trente ans son aîné, le documentariste néerlandais est déjà célèbre: il a lmé la guerre d’Espagne, les dockers australiens, l’invasion de la Chine par les Japonais... « La perspec- tive d’une vie sans risque m’ennuyait profondément », af rme Marceline, qui s’embarque avec passion dans les aventures de Joris Ivens. Ils ne se quitteront plus jusqu’à la mort de ce dernier, en 1989. Ensemble, ils tournent sous les bombes américaines au Vietnam, réalisent les douze lms de Comment Yukong déplaça les montagnes ou encore Une histoire de vent, véritable poème en images. Tout en restant ère de leur œuvre commune, la réalisatrice porte aujourd’hui un regard critique sur cette époque : « Joris croyait vraiment que les hommes pouvaient changer le monde... On a beaucoup rêvé, on s’est beaucoup menti. » Mais, ce qui la préoccupe surtout ces jours-ci, c’est le chaos au Moyen-Orient. Soutien indéfectible d’Israël, l’ancienne déportée croit que les Juifs pourraient à nouveau être pris pour cible. D’ailleurs, depuis 1945, les appartements où elle a habité ont toujours eu deux entrées, pour pouvoir s’échapper, au cas où. Comme des réminiscences de la terreur de ses 16 ans. nina huBinet - Photo : aglaé BoRy pour Causette

exTraIT de Sa FILMOgraphIe

Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin, où Marceline Loridan-Ivens joue son propre rôle (1961).

Algérie, année zéro de Marceline Loridan-Ivens et Jean-Pierre Sergent (1962).

Le 17e Parallèle de Marceline Loridan-Ivens et Joris Ivens (1968).

Comment Yukong déplaça les montagnes de Marceline Loridan-Ivens et Joris Ivens (1976).

Une histoire de vent de Marceline Loridan-Ivens et Joris Ivens (1989).

La Petite Prairie aux bouleaux de Marceline Loridan-Ivens (2003).

Publié le 27 Octobre 2014
Auteur : Nina Hubinet | Photo : Aglaé Bory pour Causette
2221 vues | 0 commentaire

Déposez votre commentaire
J'aime Causette