Images Publié le 27 Octobre 2014 par Anna Cuxac

Chasse au gaspi : Charlot et la chocolaterie 27/10/14

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La Monnaie de Paris accueille jusqu’au 4 janvier la Chocolate Factory de Paul McCarthy. L’artiste, après avoir choqué certains avec son plug anal de la place Vendôme, risque d’en offusquer d’autres en parodiant le gaspillage de la surproduction industrielle.

Une odeur de chocolat chaud qui attaque régulièrement les narines et l’impossibilité d’y goûter. Les Père Noël et les sapins plugs en pâte de cacao – « grand cru du Vénézuéla », glisse-t-on à la Monnaie – s’empilent frénétiquement sur des étagères sans d’autre fin que celle d’y demeurer. Visiter la Chocolate factory de Paul McCarthy à la Monnaie de Paris, c’est frustrer le système de récompense de son cortex. Et prendre la mesure du gâchis qu’opère un système agroalimentaire qui tourne à vide pour satisfaire la société de surconsommation.


« Cette œuvre est plus proche du Charlie des Temps modernes de Chaplin que de celui de la chocolaterie de Roald Dahl », observe Anna Milone, chargée de l’action culturelle et de la pédagogie à la Monnaie. Les trois cents figurines en chocolat produites chaque jour dans la fabrique jusqu’au 4 janvier ne seront pas consommées. Pourtant comestibles, elles ne sont ni produites ni stockées selon des normes d’hygiène assez élevées pour être récupérées. Et quand bien même, ce n’est pas le but, car c’est précisément l’immense gaspillage de cette œuvre évolutive qui interpelle sur la surproduction industrielle.

 

La fin justifie les moyens ?

En gaspillant pour dénoncer le gaspillage, McCarthy dérange forcément bien plus que s’il avait indiqué faire don de ce chocolat à une œuvre de charité. C’est à chacun, visiteur charmé ou choqué, de se demander si, ici, la fin justifie les moyens. Pour la Monnaie, c’est oui. L’institution a consacré 500 000 euros au fonctionnement de l’exposition, qui évolue à mesure que sont produits et entreposés sur les étagères les chocolats d’environ 30 centimètres de hauteur. « Nous n’avons aucune idée de ce qui va se passer au niveau des stocks. Aurons-nous assez de place ? Arrivera-t-on à faire rentrer des étagères en nombre suffisant ? Allons-nous être débordés ? C’est excitant », sourit Anna Milone, alors que des « performeuses » en veste de groom rouge et perruque platine poussent des chariots de chocolats encore chauds à travers les pièces lourdes du luxe doré de l’Ancien Régime.

 

C’est le contraste entre l’inox utilitaire des équipements de production de la chocolaterie et les ors de la Monnaie qui a décidé l’artiste californien d’y installer sa « sculpture » vivante. Les performeurs recrutés, étudiants en art, ont été formés par le chocolatier haut de gamme Damiens. Lequel a édité un Santa (Claus) et un Tree vendus chacun 50 euros à l’issue de l’exposition.

 

Est-ce le prix de l’objet marketé et labellisé œuvre d’art ou celui d’un bon chocolat ? Sans doute un peu des deux. Acheter le Père Noël de McCarthy, qui tient à la main un sapin stylisé comme un sex-toy, ou la réplique du fameux Tree plug récemment vandalisé sera, conséquence de l’affaire Vendôme, un acte d’adhésion au travail gentiment provocateur de l’artiste. Avec McCarthy se pose la question de ce que nous sommes prêts à accepter de l’art.

 

L'art dans ta face

« Tout peut devenir art si l’artiste le décide », selon le précepte d’usage de l’avant-garde. Mais le public n’a-t-il pas son mot à dire ? En 2007, lors de la première installation de la Chocolate factory à New York, dans une galerie du Greenwich village, les observateurs assimilaient l’œuvre à un courant : l’art « in your face » (« dans ta gueule »), puisque McCarthy jouait avec les codes annaux du plug. « Baiser  » la société, pour ainsi dire. Aujourd’hui, le propos de l’artiste aux 500 000 euros de chiffre d’affaires (en 2013, selon le site Artprice.com) va plus loin qu’en 2007. Son chocolat était alors conçu à raison de 1000 figurines par jour pour être vendu au public 100 dollars pièce.

 

La notion de gaspillage n’était pas alors certaine et dépendait de la rencontre entre l’offre frénétique des capacités de production de la galerie Maccarone – ça ne s’invente pas – et de la demande des visiteurs. « McCarthy ne sait pas si c’est le succès des ventes ou leur échec catastrophique qui rendrait l’œuvre aboutie, pouvait-on lire alors. Dans un de ses fantasmes, les machines produiraient à tour de bras tant de figurines et les ventes seraient si mauvaises que la galerie se retrouverait assaillie de chocolats jusqu’au plafond, noyant les bureaux des employés. » Un fantasme qui prend forme aujourd’hui à Paris, où le visiteur pourrait être saisi d’effroi devant un « art » du déchet industriel.

 

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Chocolate factory, du 25 octobre au 4 janvier à la Monnaie de Paris. Ouverture tous les jours, 8€ l'entrée.

Publié le 27 Octobre 2014
Auteur : Anna Cuxac | Photo : A.C.
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