Société Publié le 23 Octobre 2014 par Audrey Lebel

Pauvreté, préjugés : même combat 22/10/14

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En France, environ 8,5 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté (977 euros par mois), d’après l’Insee. Pierre-Yves Madignier, président de l’association ATD Quart-Monde, lutte contre la pauvreté et ses idées reçues. Une nécessité quand 97 % des Français ont au moins un préjugé sur les personnes en situation de précarité, selon une étude réalisée par l’institut BeBetter&Co et OpinionWay pour l’association. Grand entretien.

Causette : Quels sont les critères définissant une personne pauvre ?

Pierre-Yves Madignier : Les personnes pauvres ou très pauvres cumulent plusieurs précarités et vulnérabilités. Il y a un seuil de pauvreté théorique, qui est à 60 % du revenu médian [977 euros mensuels, ndlr], mais ce n’est pas un critère suffisant. D’autres éléments s’ajoutent : difficultés familiales pendant l’enfance, problèmes de santé, de logement, de scolarité, de travail. On ne devient pas très pauvre par hasard. Malheureusement, c’est parfois une histoire qui se transmet. Aujourd’hui, après la crise de 2008, les choses se brouillent. Il faut vraiment que le filet de la protection sociale ne craque pas, la situation est déjà suffisamment alarmante.

 

C : En quoi l’est-elle plus depuis la crise ?

P.-Y. M. : La grande pauvreté s’accroît depuis plusieurs années. Les gens à la rue ne représentent qu’une partie du problème. Il y a aussi ceux qui ne prennent pas trois repas par jour, ceux qui ont des difficultés à partir du 10 du mois pour payer les factures. Une fois qu’ils ont fait toutes les dépenses obligatoires : logement, assurance, électricité, etc., il ne leur reste pratiquement rien pour vivre. Cela s’aggrave, il y a une sorte de crispation de la société sur ces questions. Elles nous préoccupent énormément.

 

C : Pourquoi lutter contre la pauvreté, c’est lutter contre les préjugés ?

P.-Y. M. : Précisément parce que les préjugés contre les personnes pauvres enferment, créent des murs. On a l’impression que c’est de leur faute si elles se retrouvent dans cette situation alors qu’il faut sans cesse le rappeler : on ne choisit pas d’être pauvre ! On ne choisit pas d’avoir des difficultés de logement, de santé, de travail !

 

C : Quels sont les principaux préjugés auxquels les pauvres sont confrontés ?

P.-Y. M. : On entend souvent, comme une litanie : « Les minimas sociaux découragent les gens de travailler » ; « La lutte contre la pauvreté coûte cher aux classes moyennes ». L’une des principales idées toutes faites est que tout le monde accède aux aides, ce qui n’est pas vrai. Il y a effectivement un système de redistribution qui est en place, mais beaucoup ne font pas appel aux différents dispositifs. Le taux de non-recours varie entre 30 % et 70 %, notamment quand il s’agit du RSA-Activité [complément de ressources].

Ce n’est pas aussi facile qu’on le croit d’obtenir des aides. Pour une demande de CMU-C [couverture maladie universelle complémentaire], par exemple, vous avez 50 renseignements à donner et, à la moindre erreur, on vous renvoie au purgatoire. Idem pour une demande d’APL [aide personnalisée au logement]. C’est déjà difficile de remplir cette paperasse quand on est bien au chaud chez soi, devant son ordinateur. Quand on vit dans la précarité, c’est encore plus compliqué. En vérité, les gens n’ont pas envie d’être associés à ces dispositifs, craignant d’être stigmatisés. Mais ce qui est peut-être encore plus inadmissible, c’est que Martin Hirsch savait qu’il y aurait des non-recours. En permanence, on est face à des jeux de passe-passe. On annonce une mesure qui n’est pas appliquée ou pas applicable, comme ça on entretient l’idée qu’on fait énormément pour les personnes pauvres. Ce qui est vrai, mais, dans la réalité, il y a quantité de choses qui ne sont pas efficientes et auxquelles les gens n’arrivent pas à avoir accès.

 

C : C’est pourtant la responsabilité de l’État de lutter contre la pauvreté…

P.-Y. M. : On est dans un système où l’on s’est habitués à ce taux de non-recours, qui arrange un peu tout le monde. Toutes les majorités, tous les gouvernements en ont profité. C’est une facilité, ça revient à dire : « Je vous donne une chose, mais je sais que vous n’allez pas la demander, donc en réalité, je ne vous la donnerai pas. » Le non-recours est apparu véritablement comme une question stratégique. En ce sens, la Conférence nationale de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale, en décembre 2012, a été un point marquant. Pour la première fois, les pouvoirs publics ont dit qu’ils voulaient s’attaquer à cette question du non-recours. Tout un travail a été mené pour en comprendre les causes. La complexité administrative en est une.

 

C : Est-ce une façon de décourager les gens ?

P.-Y. M. : Le système est un peu construit de cette manière, mais il est aussi bâti sur la méfiance, comme si le précepte était : « Vous êtes pauvres, donc vous êtes fraudeurs. » Il faut justifier ses difficultés, ce qui, pour les personnes pauvres, est insupportable. Ça ne veut pas dire qu’il faut supprimer les contrôles, il en faut évidemment, mais en partant avec un autre postulat. Les gens ne peuvent pas se redresser en étant pointés du doigt, ça n’existe pas.

 

C : Qu’est-ce que vous répondez aux classes moyennes qui considèrent qu’elles paient pour ces personnes pauvres ?

P.-Y. M. : Ce sentiment est faux. On est dans un réseau de solidarité. Certes, vous payez pour les autres, mais rien ne garantit que vous n’ayez pas un gros accident de la vie. C’est aussi une sorte d’assurance.

 

C : Et qu’en est-il des préjugés sur les étrangers ?

P.-Y. M. Cette tendance est très ancienne, mais elle est assez facile à combattre en termes d’éléments rationnels. Les étrangers arrivent en général jeunes, avec l’envie de travailler. Tous les calculs réalisés sur le sujet montrent que les immigrés rapportent à la collectivité. Cessons de regarder les faux problèmes pour éviter de s’attaquer aux vrais.

 

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En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté, ATD Quart Monde. Éditions de L’Atelier, Paris, 2014, 5 euros.

http://www.atd-quartmonde.fr/

Retrouvez ici l'étude réalisée par l’institut BeBetter&Co et OpinionWay pour ATD Quart-Monde sur les préjugés sur la pauvreté.

Publié le 23 Octobre 2014
Auteur : Audrey Lebel
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