Société Publié le 22 Octobre 2014 par Manon Giraudo

Lucie, du Cameroun aux États-Unis en passant par la France 20/10/14

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Huit ans après la diffusion de “Noires Promesses”, le documentaire de Lorène Debaisieux, Causette a retrouvé Lucie, quinqua pétillante et forte en caractère. Nous l’avons écoutée parler racisme et réussite avec des ados et lui avons demandé de ses nouvelles.

« Je suis chef de service à la RATP et pourtant, je suis noire », lance Lucie aux élèves d’une classe de seconde professionnelle aides-soignants du XXe arrondissement de Paris. « Madame, si vous me voyez dans le métro, vous ne me contrôlez pas, hein », chahute une grande au charisme de chef de bande. Une vingtaine de filles et trois garçons sont venus avec leurs professeures, ce 15 octobre, au cinéma Le Saint-André des Arts pour y voir Noires Promesses, l’un des documentaires du triptyque Nous, noires et françaises, de Lorène Debaisieux, dont Causette vous parlait ici.

 

Ascension sociale

À l’issue de la séance, les jeunes ont échangé avec Lucie, l’une des protagonistes du documentaire tourné en 2006. Huit ans après, à 55 ans, elle témoigne d’une ascension sociale réconfortante pour ces ados qui ont peur de ne pas réussir : « Ceux qui se battent y arrivent. » Battante, elle l’est sans doute. Lucie affirme devant eux « n’avoir jamais connu de problème de racisme » ; pourtant, on la voit dans Noires Promesses se faire injurier par un fraudeur du métro, qui la traite de « sale Noire ». On devine chez elle la force de classer ce genre d’événements dans la rubrique « broutilles » de ses pensées.

 

Elle qui a quitté à 20 ans le Cameroun, « parce qu’un Français lui disait qu’elle avait le potentiel pour se faire une place en France », prépare désormais son installation aux États-Unis dès qu’elle sera à la retraite, dans un an. Elle part y rejoindre ses filles, toutes trois expatriées parce qu’elles ne croyaient pas à leurs chances en France. Aujourd’hui, Carine et Sandrine vivent à New York, l’une travaille dans la finance, l’autre est journaliste. La cadette, Olivia, a lancé sa boîte de relations publiques à Atlanta.

 

« Les Français sont en retard »

« Les Anglo-Saxons ont compris la réussite au mérite, les Français sont en retard. Je connais un Malien qui, après un stage à l’Agence spatiale de Toulouse, est parti aux États-Unis parce que la Nasa l’avait débauché », raconte-t-elle. Un « bien fait ! » fuse dans l’assistance. « Mais vous savez, les Africains sont encore bien plus racistes. Certaines d’entre vous sont originaires du Mali. Imaginez la tête de vos pères si vous leur ramenez un Bambara au lieu d’un Soninké [deux ethnies maliennes, NDLR] ! » Fou rire général.

 

La conversation reprend de son sérieux quand est amorcé le sujet de l’excision. L’un des garçons fait remarquer que « si la femme ne ressent pas de plaisir, ce n’est pas bien non plus pour l’homme ». Née dans une famille chrétienne, Lucie n’a pas été excisée. Mais elle raconte qu’au Cameroun, pour sauver la nuit de noces d’une amie musulmane, elles avaient égorgé une poule et répandu son sang sur les draps. Les ados sont perturbés par une scène de Noires Promesses, dans laquelle Fatou n’a d’autre choix que d’encaisser l’annonce d’une troisième épouse pour son père. « Moi, je trouve ça bizarre parce que je ne peux pas aimer deux personnes à la fois », dit avec émotion une jeune fille.

 

Avant de partir, Lucie, retenue par le groupe de tchatcheuses, montre sur son portable les photos de ses petits-enfants, qui ont tous la double nationalité franco-américaine. Le plus âgé est même scolarisé dans un établissement francophone et son père, espagnol, commence à lui parler dans sa langue. Un petit-fils trilingue, une ultime fierté pour Lucie. « Quitter la France aujourd’hui est bien plus difficile que de quitter le Cameroun, parce que je m’y sens chez moi. Mais je veux voir mes petits-enfants grandir et être avec mes filles. Et puis, de toute façon, il faut que j’y aille, ces baby-sitters mexicaines sont certes les meilleures, mais elles sont vraiment trop chères ! »

 

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Il est encore possible de voir Nous, Noires et Françaises !

 

8€ la séance, 6,50€ pour les tarifs réduits.

Noires Beautés : mardi 4 novembre, à 13 heures. 
Noires Douleurs : mardi 28 octobre, à 13 heures.
Noires Promesses : mardi 28 octobre, mardi 4 novembre, à 13 heures.

 

Débat à la suite de la projection avec :

 

Le 28 octobre : Professeur Marie-Rose Moro, docteur en sciences humaines, ethno-psychanalyste, chef de service de la Maison des adolescents de Cochin, Maison de Solenn, à Paris.

Publié le 22 Octobre 2014
Auteur : Manon Giraudo | Photo : Photo extraite du documentaire de Lorène Debaisieux
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