Spectacles Publié le 08 Octobre 2014 par Propos recueillis par Anna Cuxac

La drôle de guerre de Colette racontée par Sabine Haudepin 08/10/14

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Que savons-nous de Colette ? Écrivaine prolixe, femme moderne et libre, bisexuelle assumée, mondaine influente… L’auteure du Blé en herbe est aussi une amoureuse passionnée qui part rejoindre son second mari, Henry de Jouvenel, sur le front de Verdun pour qu’ils puissent se voir en cachette de l’armée. Elle a alors 41 ans. Colette n’a pas peur de la guerre. Au contraire, se rapprocher des combats la galvanise. Ce morceau de vie est dévoilé dimanche 12 octobre, dans une lecture à deux voix des acteurs Sabine Haudepin et Jacques Bonnaffé, donnée dans la maison d’enfance de l'écrivaine, à Saint-Sauveur-en-Puisaye (Yonne), pour le Festival international des écrits de femmes. Elle Colette, lui Henry de Jouvenel, ils liront Colette à Verdun, écrit par Gérard Bonal, biographe de Colette. Le texte est tiré du roman Les Heures longues et de correspondances. Causette a rencontré Sabine Haudepin pour en parler.

 

 

Portrait de Colette.

 

Causette : Comment Colette a-t-elle vécu la Grande Guerre ?

Sabine Haudepin : Colette est une femme profondément curieuse. Si elle avait pu aller sur le champ de bataille, elle l’aurait fait. Entre 1914 et 1918, elle va vivre entre Paris et Verdun, où elle rejoint deux fois son deuxième mari, Henry de Jouvenel, appelé au front. Colette a confié leur nourrisson à une amie parisienne et loge dans un hôtel. Éperdument amoureuse, elle va se mettre à jouer la courtisane à 40 ans passés, disponible pour lui quand son commandement lui accorde des permissions. C’est une pratique strictement interdite par l’armée, qui estime que ces femmes qui attendent le mari si près des combats « retirent des forces à la patrie ». Elle s’y fait mal voir, un peu comme les femmes de footballeurs aujourd’hui, qu’on accuse de les déconcentrer. On a retrouvé des lettres écrites à des amies, dans lesquelles elle et Jouvenel remercient pour les truffes envoyées, rangées dans un piano, car c’est l’endroit le plus frais de l’hôtel. En fait, la sensualité, voire l’érotisme, qui ressort de cette période de guerre fait penser aux délices de Capoue. Elle n’a pas peur, elle est presque exaltée de vivre la guerre de si près.

 

Et à Paris ?

S. H. : Quand elle quitte Verdun pour Paris, elle vit en communauté avec des amies dans un immeuble qu’elle surnomme donc « le petit phalanstère ». Il y a notamment la comédienne Marguerite Moreno, son amie intime, et l’écrivaine Annie de Pène, qui mourra de la fièvre espagnole en 1918. Elles comptent les explosions, partagent l’argent envoyé par Jouvenel. Colette effectue des gardes de nuit à l’hôpital Janson-de-Sailly auprès des blessés et dira : « Je dois avoir une lacune cérébrale, car je ne leur accorde aucune attention. » Franche et entière, Colette n’est pas nécessairement quelqu’un de très sympathique. Elle a aussi un rapport à la mort assez déconcertant. Il y a un texte, Ces chats qu’on jette, dans lequel elle raconte qu’elle jette sans considération les chats morts qu’elle a aimés. Ce peu de respect pour les morts, ou cette indifférence à la mort, on les retrouve lors de l’épisode de l’enterrement de sa mère, qu’elle rate avec désinvolture. C’est comme s’il y avait chez elle une sorte de distance, une compréhension très tôt de la vacuité de la vie humaine.

 

C’est peut-être ce qui explique sa légèreté face aux combats. Colette a-t-elle une opinion sur la guerre ?

S. H. : Pas qu’on sache ! Elle n’est pas particulièrement pacifique et ne se pique pas de politique. Ce qui est en fait intéressant, c’est l’objet littéraire qu’elle en fait. À travers les textes rassemblés par Gérard Bonal pour Colette à Verdun, on voit comment elle passe d’un degré d’écriture sur le vif (son courrier) à une écriture littéraire (Les Heures longues) en reprenant le matériau et le transformant pour sa publication. Ainsi, lorsqu’elle évoque « l’épouvante » de la guerre dans une lettre à une amie, elle reprend l’idée dans le roman et écrit : « Il est fini ce beau voyage épouvanté », et c’est magnifique. Il y a chez Colette la volonté de rendre chaque expérience la plus productive possible.

 

Comment êtes-vous tombée dedans ?

S. H. : J’ai lu mes premiers Colette en commençant par la série des Claudines [ses premiers romans, ndlr] quand j’avais 10-12 ans. Mais ce n’est pas du tout ma période préférée et déjà, à l’époque, j’avais le sentiment en lisant qu’il y avait un gros monsieur penché sur elle durant l’écriture. En fait, ce sont des livres écrits sous l’emprise de son premier mari, Willy, ils donnent l’impression d’être frelatés et ont mal vieilli. Pour mes 30 ans, je me suis offert la collection complète, et je l’ai ainsi redécouverte. Mais je ne suis pas du tout « colettolâtre », et comme tous les amours, il y a des fois où on n’en peut plus. Colette a plusieurs visages et n’a pas toujours été très bonne. Je pense à la marquise de Belbeuf, dite Missy, amante et protectrice délaissée et spoliée. C’était un personnage très romanesque. À la fin de sa vie, ruinée et physiquement abîmée, ressemblant à un vieux monsieur, Missy se promenait devant les vitrines des coiffeurs de la rue de Passy pour y regarder les femmes se faisant shampouiner, la tête renversée… C’est terrible.

 

 

Portrait de Missy.

 

Quant à son amour pour Jouvenel, il s’éteindra très vite après guerre…

S. H. : Henry de Jouvenel, qu'elle surnommait « Sidi », est un homme à femmes qui accède à des fonctions diplomatiques après la guerre. Ses voyages l’éloignent de Colette, qui, elle, à 45 ans, va séduire [et déniaiser, ndlr] Bertrand de Jouvenel, son beau-fils alors âgé de 17 ans ! Dans la lecture que nous donnons, il y a un passage sur ce qui reste d’Henry aujourd’hui : il est à l’origine de l’installation du soldat inconnu au-dessous de l’Arc de triomphe et a écrit avec toute l’emphase de l’époque un plaidoyer pour ce faire.

 

 

Portrait d'Henry de Jouvenel.

 

Restituer cet épisode de la vie de Colette dans la maison où elle grandit était-il important ?

S. H. : C’est la troisième année que le Festival international des écrits de femmes a lieu, et la maison de Colette vaut le détour. On y retrouve des morceaux de tapisserie décrite dans ses romans et même… la glycine, encore présente dans les jardins.

 

Samedi 11 et dimanche 12 octobre, tous à Saint-Sauveur-En-Puisaye (89) à la Maison de Colette pour le Festival international des écrits de femmes ! Florence Aubenas, Nadine Gordimer, des documentaires et des rencontres... Retrouvez la programmation riche et entièrement gratuite de l'évènement par là. Saint-Sauveur-En-Puisaye se trouve à 1h45 de Paris en voiture seulement.

 

Publié le 08 Octobre 2014
Auteur : Propos recueillis par Anna Cuxac | Photo : N Mazéas // La Maison de Colette
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