Politique Publié le 01 Octobre 2014 par Anna Cuxac & Pauline Marceillac

[EN SON NOM] Les musulmans contre le fanatisme 01/10/14

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Vendredi 26 septembre, à l’appel des représentants du culte musulman, des centaines de personnes se sont rassemblées devant plusieurs mosquées de France en hommage à Hervé Gourdel, otage assassiné en Algérie par Djound al-Khilafa. “Causette” s’y est rendue, puis a rencontré un jeune musulman qui a refusé de participer au rassemblement.

Hervé Gourdel. C’est en son nom que toutes les passions se sont déchaînées et, pour une fois, allant dans le même sens. Celui de la colère, de l’indignation, de l’horreur. Les Français se sont accordés d’une seule voix pour dénoncer le crime odieux perpétré contre l’otage français en Algérie. Cette exécution a été revendiquée par Djound al-Khilafa (“les soldats du califat”), affilié à Daesh. Mais la France ne serait pas la France si, très vite, elle ne séchait ses larmes pour raviver la xénophobie ambiante. Un homme est sauvagement assassiné au nom d’Allah ? C’est peut-être l’occasion de reparler un peu d’immigration, un peu d’Arabes, un peu de musulmans, un peu de clivages qu’on ne nomme pas, mais qui pourrissent notre société. 

 

Dénoncer l'amalgame  

Après les assassinats sordides des otages américain, anglais et français, le hashtag #NotInMyName a très vite émergé sur les réseaux sociaux pour dénoncer la barbarie d’un groupe de fanatiques qui dit agir au nom de la religion, au nom d’un Dieu. Les musulmans se lèvent, presque, comme un seul homme pour dénoncer l’amalgame entre un islamisme fanatique et l’Islam. « Ne tuez pas en mon nom », scandent-ils afin de rappeler que les presque 2 milliards de musulmans du monde ne sont pas des tueurs sanguinaires.

 

Le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), Dalil Boubakeur, avait invité les « musulmans et leurs amis » à rendre hommage à Hervé Gourdel devant la Grande mosquée de Paris. C’était plein de paix et d’amour. Mais aussi de journalistes et de politiques – la récupération est universelle, n’est-ce pas, Virginie Tellenne, alias Frigide Barjot ?

 

 

 

On a vu ou entendu deux-trois excités, par exemple ce monsieur qui s’en est pris à l’Algérie française et auquel un jeune a demandé de se taire, « parce qu’on n’est pas là pour ça aujourd’hui ». En tout cas, ceux avec qui Causette a discuté étaient là pour « qu’un jour, nous puissions tous marcher main dans la main, musulmans, chrétiens, juifs, athées… », comme nous l’a joliment dit Leila, 38 ans.

 

Mais quelques voix dissonantes de musulmans se sont élevées. Chnou ? (« Quoi ? ») Tous les « musulmans » de France ne s’offusquent pas à l’unisson ? Non, répondent bon nombre d’entre eux, « lâchez-nous le Coran » pourrait être leur fer de lance. Ou encore : « Ai-je le droit d’être français avant d’être musulman ? »   Rue  89 s’est amusé à recenser bon nombre de « on n’a pas demandé à… », du style « on n’a pas demandé aux chrétiens de se désolidariser du Ku Klux Klan », « on n’a pas demandé aux gens qui ont un prénom chelou de se désolidariser d’Aquilino Morelle », etc. Au-delà de l’humour, le message se voulait agacé en commençant par : « On est en absurdie. » Aussi, Causette a voulu aller plus loin en donnant la parole à l'un de ces musulmans qui n'ont pas répondu à l'appel du CFCM. 

 

Nous avons rencontré Amin, fraîchement sorti de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), « musulman culturel », ainsi qu’il se définit, et non pratiquant. On a trouvé son discours posé, riche et détaillé. Nous vous rendons compte de cette discussion.

 

Causette : Pourquoi, à tes yeux, la manifestation contre Daesh, à l’appel de la Grande Mosquée de Paris, vendredi dernier, était-elle une mauvaise idée ?

Amin : Tout d’abord, il y a une question d’injonction de la part d’intellectuels français type BHL, Onfray et d’autres. Cette injonction est malsaine parce qu’elle suppose qu’il y a une espèce d’affinité ou de connivence de base entre les terroristes et les musulmans. On ne prend pas en compte toute la diversité qu’il peut y avoir dans ce qu’on appelle, à tort, la communauté musulmane. Il n’y a pas de communauté musulmane, il y a une communauté de foi, mais pas de communauté politique. Par contre, je ne suis pas contre les manifestations individuelles de désapprobation. Moi-même je m’exprime sur les réseaux sociaux.

 

S’il n’y avait pas cette injonction venue de non-musulmans, tu aurais répondu à l’appel des autorités religieuses musulmanes ?

Non, pour une autre raison. Ces autorités ne représentent personne, elles ne sont pas élues démocratiquement. Elles sont souvent placées soit par le ministère de l’Intérieur soit par les États-nations arabes : Algérie, Maroc, Tunisie, Arabie Saoudite surtout. C’est une espèce de marché, issu de tractations diplomatiques conclues entre la France et certains pays pour maîtriser, depuis des années, la communauté issue de l’immigration. La mosquée peut avoir une influence sur le comportement des gens.

 

En réaction au terrorisme, l’islamophobie n’a eu de cesse de se développer. Qu’est-ce qu’on a à répondre aux gens qui disent : « Avez-vous lu le Coran, l’Islam prône l’assassinat des mécréants ? »

Moi je suis contre les gens qui disent : « L’islam est une religion de paix. » Ce n’est ni une religion de paix ni une religion de guerre. Comme toutes les religions, comme tous les systèmes idéologiques, il y a une part de violence et une part de volonté de vivre ensemble dans la paix. Ce que je réponds moi aux gens c’est : « Regardez, il y a des millions de musulmans qui vivent en France tranquillement et qui ne sortent pas égorger les gens. »

 

 

 

Le minaret de la Grande Mosquée de Paris.

 

Le problème n’est-il pas simplement que les Français sont moins islamophobes que trop “laïcards” ?

Quand ce côté bouffeur de curés s’ajoute au mépris et au racisme envers certaines populations, les musulmans se retrouvent attaqués dans leur identité. Ce sont des gens qui n’ont aucun attribut social positif, si ce n’est cette espèce de croyance en un au-delà, en une appartenance à une communauté sauvée par un dieu tout-puissant. Les gens se sentent attaqués et visés dans le dernier puits de dignité qu’ils ont. Et quand cela touche des individus soit hyperfragiles psychologiquement, soit voyous, soit fous, ils s’enrôlent dans une campagne affreuse et effroyable menée par Daesh. Ils ne sont que 2 000 sur 5 millions de musulmans français. Je trouve quand même assez bizarre qu’en France, on ne se rende pas compte que les musulmans sont des gens normaux.

 

Mais tu sais très bien que l’on ne voit que ce qui va mal. Les musulmans bien intégrés, c’est un non-événement…

Mais le travail des politiques et des médias est de montrer que ce qui va mal est marginal : de restituer la réalité des choses. Le fait est qu’on se tourne vers les musulmans seulement quand il y a un problème dont ils semblent être à l’origine, comme ici. En France, nous sommes exclus des champs d’influence.

 

Crois-tu à un « choc des civilisations » entre les djihadistes de Daesh et nous ?

On ne se rend pas compte à quel point, dans les pays arabes, les gens font du rock, du rap, de l’électro, lisent des romans français ou américains… Mais en fait, là où Daesh – les plus radicaux parmi les islamistes – a pris des villes, on assiste avant tout à un choc de la civilisation à l’intérieur des pays musulmans. Il faut se rendre compte que ces gens-là ne s’attaquent pas de prime abord à des manifestations de vie occidentale ! Ils s’attaquent à des choses qui existent depuis des siècles et des siècles : ils détruisent les mausolées, les mosquées des chiites, des statues de poètes célèbres, les vestiges de civilisations assyriennes, sumériennes, tout ce qui a été laissé là, même par les premiers musulmans. Ils les ont vus et nous les ont légués intacts ! Ces gens-là vont détruire en premier lieu la civilisation musulmane.

 

Une bande de fous…

Moi je n’arrive pas à comprendre. Mais oui, c’est une bande de fous parce qu’il n’y a pas que des Irakiens ou des Arabes parmi eux, il y a des Japonais. Qu’est-ce qu’un Japonais va aller foutre au milieu ? C’est une entreprise idéologico-criminelle, poussée par l’excitation de vivre une vie guerrière pure. Ce sont des mercenaires qui donnent un sens métaphysique à la guerre. Je crois que nous n’avons pas tous les instruments intellectuels pour comprendre ce qui se passe là-bas. On comprendra ce qui s’est passé dans dix ou vingt ans.

 

 

Publié le 01 Octobre 2014
Auteur : Anna Cuxac & Pauline Marceillac | Photo : A.C.
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