Société Publié le 27 Août 2014 par Marie Gentric et Anna Cuxac

Squat de la rue de Valenciennes : Wozniak annonce la couleur 27/08/14

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Du mouvement, des couleurs et des corps qui dansent. Les dessins collés sur la façade du squat de la rue de Valenciennes, à Paris, sont un don du dessinateur du Canard enchaîné Wozniak. Une façon d’afficher son soutien aux mal-logés.

Ciel nuageux, pluie estivale, briques beiges : au cœur de ce spectacle morose, les œuvres chamarrées de Wozniak, dessinateur au Canard enchaîné, tranchent. Pourtant, derrière l’éclat des formes et des pigments se dissimule une réalité moins flamboyante. Surnommé le squat de la « Réquiz d’or », l’immeuble de bureaux vacants de la rue Valenciennes, à deux pas de la gare du Nord, est occupé illégalement par des familles et des étudiants depuis décembre 2012. Il était alors vacant depuis dix-huit mois.

 

Dans cette galère quotidienne de longue haleine, Wozniak apporte son soutien aux habitants, avec ce qu’il sait faire de mieux : dessiner. « Là où il y a de la couleur, il y a de l’espoir. J’ai offert ces œuvres aux habitants de la Réquiz d’or pour leur apporter de la joie. » De la bonne humeur, les mal-logés de la Réquiz d’or en ont à revendre. D’ailleurs, ils ont aménagé des lieux de vie commune avec des canapés de récup, bien serrés pour accueillir tout le monde, ou encore une balançoire intérieure fabriquée à l’aide de cordes et d’un coussin. Un tableau Velleda indique les prochaines réunions et fêtes, comme les tours de vaisselle : ici, c’est certes le bordel, mais dans l'organisation.

 

De fait, l’immeuble est le théâtre d’une cohabitation aménagée : composé de deux blocs, il est à la fois occupé par l’association Droit au Logement (DAL) et celle du collectif Jeudi noir. Dans les couloirs, on croise Idriss*, chauffeur routier et ancien du squat relogé depuis 1993 à Montreuil, mais qui continue à militer au DAL et reste parfois dormir à la Réquiz d’or quand les réunions se prolongent tard dans la nuit. Il y a aussi Antoine*, plus discret, qui passe de la musique reggae sur son ordinateur. Et Sophie*, qui sort ravie de la douche, confiant qu’elle « aurai[t] pu y passer des heures ».

 

 

Le DAL a équipé les toilettes de cet immeuble de bureaux avec chauffe-eau et douches, comme si les habitants se préparaient à y rester longtemps. Alors que la majorité d’entre eux sont prioritaires Dalo (Droit au logement opposable). Depuis deux ans, la situation s’est complexifiée, au point de se transformer en triple bras de fer. Quelques mois après que les squatteurs se sont installés, la société en nom collectif (SNC) étrangère propriétaire de l’immeuble porte plainte contre eux. En parallèle, les associations convainquent la Mairie de Paris de reloger les habitants, ainsi que de racheter les 2 000 mètres carrés pour en faire des logements sociaux.

 

Mais la Ville n’est pas prête à mettre sur la table les 7,2 millions que réclame la SNC. Elle en propose 4,3 millions, la SNC lui rit au nez. Chargé de régler le litige à la fin de 2013, le juge de l’expropriation décide de fixer le prix à 6,5 millions, selon Jeudi noir. Encore trop cher pour la mairie, qui fait appel de la décision. La bataille des prix est une chose, la bataille du droit à squatter un immeuble vide en est une autre. En avril, la justice ordonne une procédure d’expulsion, résultat de la plainte de la SNC – qui ne voit pas d’inconvénient à continuer dans le même temps à chercher le bon deal avec la Ville.

 

En attendant, cette dernière a autorisé les habitants à rester dans le bâtiment jusqu’à ce que des places se libèrent en logement social. La condition ? « Que les chambres des habitants déjà relogés restent inoccupées », explique Idriss en montrant les portes des pièces désormais inhabitées dans les étages. La situation a quelque chose d’ubuesque : l’autorité municipale apporte un soutien affiché aux squatteurs, qui craignent que l’autorité préfectorale fasse appliquer à tout moment la procédure d’expulsion.

 

C’est pourquoi Wozniak a bon espoir que ses œuvres ne servent pas qu’à faire joli. « Ces dessins sont aussi là pour interpeler les passants et les politiques », précise-t-il. « Je ne sais pas si je suis un artiste engagé, en tout cas, je ne pense pas qu’on puisse distinguer l’art du social. Je vis dans la société, je vois ce qui se passe autour de moi. Je ne vois pas la possibilité de ne pas agir, sinon je serais aveugle et je vivrais dans une tour d’ivoire. »

 

Le dessinateur polonais, qui a fui la censure communiste de son pays et obtenu l’asile politique à Paris en 1982, se montre peu convaincu lorsqu’il s’agit d’établir un lien entre son engagement et son histoire personnelle. Sa seule certitude, c’est qu’il faut « se bouger » : « Je sens que je dois le faire, je n’ai pas le choix ».

 

* Les prénoms ont été modifiés.

Publié le 27 Août 2014
Auteur : Marie Gentric et Anna Cuxac | Photo : Magali Corouge
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