Corps et Ame Publié le 24 Juin 2014 par Héloïse Rambert

Mon corps en pièces détachées Que deviennent les déchets humains ?

blog post image

Chaque année, en France, 6,5 millions d’opérations chirurgicales sont pratiquées. Exérèses de tumeurs, ablations de la vésicule biliaire, interruptions volontaires de grossesse et avortements thérapeutiques, opérations de l’appendicite, mais aussi liposuccions et réductions mammaires… Autant d’interventions qui génèrent pas moins de 170 000 tonnes de déchets biologiques par an. Dont il faut bien se débarrasser. Et ils s’en vont où, hein, ces morceaux de moi ? Les morceaux de moi, quand ils quittent mon corps, ils sont à qui ? Encore à moi ? Ai-je encore un droit sur leur devenir ? Peut-on en tirer profit ? Peuvent-ils aider la science ? À toutes ces questions philosophico-politico-éthiques, la loi tente de donner des réponses précises. Il se pourrait juste qu’elle soit un peu décoiffée par le typhon de la mondialisation.

Nos organes… entre recherche et marchandisation

 

Après une intervention chirurgicale, une grande majorité de nos rebuts partent en fumée. Mais une petite partie échappe à la crémation. Le plus souvent, ces déchets opératoires serviront à la recherche publique, mais ils pourront aussi être utilisés par des laboratoires privés. C’est là qu’interviennent les lois de bioéthique qui régentent leur utilisation.

 

 

Une partie du « matériel biologique issu du vivant » – les morceaux de nous, donc – va échapper à la destruction et bénéficier d’une « deuxième vie ». « Il n’existe pas de quantification, mais on sait qu’un petit pourcentage de déchets est valorisé et rejoint le domaine de la recherche », explique Grégoire Moutel, spécialiste de l’éthique médicale, chercheur à l’École des hautes études en santé publique (EHESP) et dans une unité de médecine sociale de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Les chirurgiens font donc profiter des laboratoires de recherche, publics dans la plupart des cas, de ce matériel biologique. Pour les unités Inserm qui font de la recherche fondamentale sur les tissus – par exemple, des études sur les cirrhoses hépatiques, les tumeurs du rein ou les cancers de l’estomac et du côlon –, ces « chutes » de la chirurgie représentent une manne d’une grande richesse. Ces produits et éléments du corps humain sont conservés dans des biothèques (aussi appelées biobanques ou centres de ressources biologiques, organismes publics).

 

Mais des industries privées peuvent aussi profiter de cette aubaine… C’est le cas, par exemple, du laboratoire Sterlab, implanté à Sophia Antipolis, spécialisé dans la reconstruction de tissus humains à partir de cellules saines. « Nous récupérons directement des déchets opératoires, comme les lambeaux de peau ou de gencives, aussi bien auprès d’hôpitaux publics que de cliniques de chirurgie esthétique, explique Anna Nikoyan-Ginosian, chargée d’étude en toxicologie cellulaire chez Sterlab. Le laboratoire fabrique principalement de la peau et des muqueuses à partir de cellules isolées comme l’épithélium gingival. » Ces tissus humains reconstitués de toutes pièces sont ensuite vendus à des laboratoires pharmaceutiques pour tester la tolérance et l’efficacité de leurs molécules. Mais pas uniquement. Les laboratoires cosmétiques sont également friands de ces tissus pour expérimenter leurs produits.

 

« Chez L’Oréal, nous ne recevons que de petits lambeaux de peau provenant d’actes de chirurgie esthétique, de réductions mammaires. Ils sont utilisés pour extraire trois types cellulaires : les kératinocytes, les mélanocytes et les fibroblastes, explique Patricia Pineau, directrice de la communication scientifique de L’Oréal. Ces cellules sont utilisées pour reconstruire la peau dans des puits de culture standardisée qui servent comme modèles de peau humaine. Ils sont exploités pour l’évaluation prédictive de la sécurité ou de l’efficacité des produits et des ingrédients cosmétiques. »

 

Pour compliquer davantage, un autre maillon entre dans la danse de la revalorisation des tissus humains. Ou, plus précisément, l’unité de vie qui constitue la base de notre organisme : la cellule. À partir d’une seule cellule, fournie la plupart du temps par une biothèque, des entreprises privées, qu’on appelle des banques de cellules, fabriquent des lignées cellulaires, là encore extrêmement intéressantes pour les laboratoires de toutes sortes. « Une seule cellule prélevée peut être mise en culture in vitro, proliférer et constituer des lignées cellulaires, chacune avec leurs caractéristiques propres. Les sociétés qui les produisent revendent ensuite ces lignées à des centres de recherche ou laboratoires pour, par exemple, tester des molécules. Ces sociétés ont, ni plus ni moins, créé le marché de la cellule à l’international ! » déclare Grégoire Moutel.

 

Profits ou pas profits ?

 

Un marché de la cellule ? Les dernières lois de bioéthique sont claires : les éléments et produits du corps humain sont considérés, en France, comme extrapatrimoniaux. Traduction, ils ne sont ni à vendre ni à acheter. Pourtant, si les choses sont claires sur le papier, elles le sont beaucoup moins dans la réalité.

 

La suite dans Causette #47.

Publié le 24 Juin 2014
Auteur : Héloïse Rambert | Photo : Rip Hopkins / Agence VU'
3039 vues | 0 commentaire

Déposez votre commentaire
J'aime Causette