Témoignage Publié le 24 Juin 2014 par D’après les propos recueillis par Giovanna Winckler, psychologue au sein de l’organisation humanitaire Action contre la faim.

Dans les pas de Ballu Sierra Leone

blog post image

Dans cet État de l’Afrique de l’Ouest, la guerre civile a fait rage pendant onze ans, jusqu’à sa fin officielle le 18 janvier 2002. Pour Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations unies, c’est « l’un des cas les plus réussis au monde en matière de redressement postconflit, de maintien et de consolidation de la paix ». Dans la réalité, la guerre a laissé des plaies vivaces et une population exsangue, dont plus des deux tiers vit dans la pauvreté. Les plus touchés sont les jeunes, et en première ligne les filles, que les grossesses précoces déscolarisent. C’est le cas de Ballu, 20 ans, qui nous a confié les difficultés de sa condition, mais aussi ses espoirs d’un avenir meilleur pour son fils et pour elle-même.

Regarde dans la rue, autour de toi, il n’y a que des jeunes. Il y a des écoliers, leur uniforme coloré danse au rythme de leurs pas rapides, les chaussettes sont encore blanches, les chaussures ont déjà un voile de poussière, la peur du coup de baguette les fait courir vers leur école. Les jeunes, tu les vois aussi assis en groupe au coin des rues. Peu d’entre eux semblent avoir une tâche qui les attend. Il n’y a pas de travail pour eux, et les études ne sont pas pour tout le monde, la famille doit avoir de l’argent. La vie leur échappe, mais les rêves restent.

 

Va sur la plage, regarde les garçons jouer au foot : ce sport est leur raison de vivre, leur projet, leur rêve. Ils s’entraînent tous les jours. Leur terrain peut être grand comme un mouchoir de poche, entre une route et des maisons, ça peut être la cour d’une école, la plage quand la marée ne la fait pas disparaître… L’important, c’est d’avoir un ballon. Même s’il a déjà reçu trop de coups. Et ceux qui travaillent déjà, tu les as remarqués ? Ils aident leur famille quand ils ne sont pas à l’école : le matin tôt, le soir, et même quand la nuit est tombée et qu’on ne voit plus les chemins. Le sourire est toujours prêt à éclairer leur visage. Ce sont des enfants. Regarde-moi, maintenant, et écoute mon murmure, au milieu des bruits de la rue, des voix fortes de ces jeunes, des premières gouttes de pluie qui tambourinent sur la terre rouge, chaude et dure de la fin de la saison sèche. Mes paroles vont raconter mon histoire.

 

Je ne suis pas une perdante : je me bats et je réaliserai mon rêve. Je m’appelle Ballu (prononcer Ballou), ma peau est d’un joli brun, mes cheveux sont courts, frisés. Ma silhouette est élancée, la naissance de mon enfant n’a pas laissé de marques. Mes yeux sourient, je suis jeune, j’aurai 20 ans cette année. Mon petit garçon, Usman, a 18 mois. Je suis une jeune mère comme il y en a beaucoup dans mon pays.

 

Un bidonville dans le quartier de Soussou 

 

Je vis dans un bidonville au bord de la mer, à Freetown (capitale de la Sierra Leone). Il y a plein de bidonvilles, ici. De nombreuses familles sont venues des provinces du pays, pendant la guerre civile, chercher une vie sans violence. Là où j’habite, ça s’appelle Soussou, c’est le nom de mon ethnie, originaire d’une région qui est à cheval entre la Guinée et la Sierra Leone. Nous nous sommes installés au bord de l’eau pour essayer de vivre comme avant, tournés vers la mer, la pêche. Nos maisons sont des cabanes construites sur des roches. À la terre, nous tournons maintenant le dos : c’est par là que la violence est arrivée. Elle fait encore peur. Les souvenirs nous réveillent la nuit.

 

C’est ici que je suis née. Sur une natte à même le sol, dans une pièce sombre. Une vieille femme et ma grand-mère m’ont aidée à naître. Ma mère s’occupait bien de moi. Elle est décédée il y a trois ans. Elle était encore jeune. C’est moi qui ai dû trouver l’argent pour l’amener à l’hôpital, mais elle n’a pas guéri. Je l’ai vue mourir, dans une pièce remplie de malades entourés de familles bruyantes. Ma grand-mère regardait en silence, me laissant près de ma mère. Elle ne savait plus pleurer. La mort nous guette à tout âge. Nous mourons sans savoir pourquoi. Nous tombons comme une vieille branche d’un grand arbre. Le bruit est celui de ceux qui restent, les pleurs, les cris. Nous pleurons ensemble durant de nombreux jours. Après, nous recommençons à vivre, avec nos morts à côté de nous.

 

La plupart de mes amis ont perdu un parent, ou les deux. Les grandsparents sont un cadeau rare, inattendu, fragile, ils nous dévoilent notre histoire. En ville, la voix de la communauté se perd dans les ruelles encombrées et sales. Elle se tait devant la pauvreté qui nous enlève toute dignité, la faim qui nous étourdit. Sans parents, nous apprenons la vie de la rue.

 

La suite dans Causette #47.

Publié le 24 Juin 2014
Auteur : D’après les propos recueillis par Giovanna Winckler, psychologue au sein de l’organisation humanitaire Action contre la faim. | Photo : Sandra Calligaro / Picturetank pour Causette
2597 vues | 0 commentaire

Déposez votre commentaire
J'aime Causette