CABINET DE CURIOSITE Publié le 24 Juin 2014 par Audrey Lebel

La glorieuse épopée de la femme à barbe France, XXe siècle

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Son système pileux fait d’elle une figure illustre de la Belle Époque. Parce qu’elle choisit de faire de sa différence une force, un business et une fierté, Clémentine Delait connut la célébrité en France et à travers le monde. À ce titre, elle exigea qu’on inscrive sur sa pierre tombale : « Ci-gît madame Delait, la femme à barbe de Thaon. »

Tout commence en 1900 à Thaon-les-Vosges, petite ville de Lorraine d’environ 5 000 habitants. À la suite d’un pari lancé par Oscar, un habitué de son café, Clémentine Delait décide de se laisser pousser la barbe. La récompense ? 500 francs si Clémentine ne rase pas cet atour masculin pendant quinze jours. Jusque-là, elle se rend tous les matins chez monsieur Léon, le barbier de Thaon, et ne garde que sa moustache, dont elle est très fière et qui lui permet de s’imposer face aux clients difficiles.

 

« À 20 ans, aussi belle que robuste, j’épousai un boulanger de Thaon. Sept ans plus tard, nous joignions à notre fonds un café. Mon système pileux en prenait à son aise, et je me faisais raser le menton, ne me doutant nullement de la revanche qu’il préparait à ma coquetterie féminine », raconte-t‑elle dans ses Mémoires, rédigés en 1934. Née de parents agriculteurs en 1865 dans les Vosges, Clémentine Clattaux épouse Paul Delait en 1885. « Comment la barbe m’a poussé ? Je l’ignore. Mais je peux assurer qu’à 18 ans ma lèvre supérieure s’agrémentait déjà d’un duvet prometteur. »

 

Parce que les cancans vont bon train, la boulangère devient vite objet de curiosité. Si bien que le commerce prospère, et Clémentine suggère à Paul d’ouvrir un café, dont elle serait la patronne. Elle espère augmenter les revenus du ménage et affirmer son indépendance par la même occasion. Culottée pour une dame de 1900 ! Attirée par cette patronne hors norme et toujours de bonne humeur, la clientèle afflue. C’est que, même sans sa barbe, Clémentine en impose. À 40 ans, elle pèse près de 100 kilos. « Dans mon café, je n’avais besoin de personne pour faire la police. Quand un individu essayait de me manquer de respect et qu’un premier avertissement ne lui suffisait pas, je l’empoignais d’une main par la nuque, de l’autre par le fond de son pantalon, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il était dehors. »

 

Un dimanche où elle se rend à la foire de Nancy accompagnée de son mari, l’écriteau d’une baraque retient son attention : « Ici, femme à barbe ! Entrée : 15 centimes. » Jean Nohain et François Caradec, coauteurs de sa biographie (voir « Pour aller plus loin »), racontent : « Le spectacle était navrant pour elle : une pauvre créature souffreteuse avec quelques poils clairsemés et des badauds qui se moquaient… Ce phénomène de foire lui avait fait mal au coeur. »

 

À l’époque, les spectacles de foire fascinent. Avant 1914, les femmes à barbe et autres hommes chiens à la pilosité surabondante font régulièrement des tournées dans la plupart des capitales d’Europe et d’Amérique, attirant les foules. De retour à Thaon-les-Vosges, Clémentine entend sa clientèle juger « extraordinaire » l’attraction de la femme à barbe, ce qui a le don de l’énerver : « Je ne vois vraiment pas ce que vous lui trouvez de bien. Pauvres naïfs que vous êtes tous, si je laissais pousser la mienne, vous verriez ce qu’est une barbe ! » Un coup de colère qui marque le début de sa popularité. Elle remporte son pari, même si elle ne voit jamais la couleur des 500 francs promis.

 

La suite dans Causette #47.

Publié le 24 Juin 2014
Auteur : Audrey Lebel
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