La copine de Causette Publié le 24 Juin 2014 par Dominique Blanc et Sarah Gandillot

Passionnément, à la folie, pas du tout Marguerite Duras

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Duras a 100 ans. Hors de question de parler d’elle au passé. Nous avons voulu souhaiter cet anniversaire en grande pompe en lui consacrant ce dossier qui fait d’elle notre première « Copine posthume ». Pour cela, il nous fallait une maître d’oeuvre à la hauteur : c’est naturellement que nous avons pensé à la magnifique Dominique Blanc, qui a porté La Douleur pendant trois ans sur les scènes du monde entier. Elle a accepté sa mission – rédactrice en chef de ce dossier – avec un enthousiasme, une énergie et un investissement tels que l’aventure fut dévorante jusqu’au délice. C’est ça, l’effet Marguerite.

Rédactrice en chef ? Ça, c’est un vrai rôle ! Pour “ Causette”, journal insolent, intelligent et indigne : j’adore. Pour évoquer ma passion pour Marguerite Duras : un rêve. Oui, je languis, je brûle pour Duras.
Elle est entrée dans ma vie quand j’avais 17 ans. Mme Gerbe, professeure de français, le cheveu rouge et court, nous imposa à nous, classe de première scientifique, “Un barrage contre le Pacifique”. Et nos âmes rebelles se prirent de passion pour la forêt de Siam, Sadec, Suzanne et son amant chinois. Duras surgit à nouveau avec “La Douleur”, grâce à Patrice Chéreau et Thierry Thieu Niang. Lecture à deux puis spectacle, seule sur scène, où j’incarne M en avril 1945 à Paris. De 2008 à 2011, j’ai joué sur les routes de France et puis dans le monde. Chaque soir, le verbe durassien m’a saisie, prise à la gorge et aux boyaux, tout comme Phèdre ! Quel mystère palpite au coeur de sa prose et m’emporte, ardente et passionnée, dans cette tragédie du xxe siècle et le génocide de tout un peuple ? Je suis tombée amoureuse à mon tour à nouveau de M. D. J’aime cet état d’indignation permanent, cette fraternité avec l’Autre, cet esprit de révolte, cet espoir envers et contre tout, et son engagement politique. “Les Cahiers de la guerre”, écrits de 1943 à 1949 et édités chez P.O.L, sont à ce jour mon livre préféré, car on y trouve « l’enfance de l’oeuvre », toutes les promesses d’écriture à venir. Je suis allée à Caen, à l’Imec, à l’abbaye d’Ardenne. J’ai voulu voir et toucher ces quatre cahiers d’écolière, voir son écriture manuscrite. J’ai voulu rencontrer dix personnages, spécialistes ou passionnés, pour cerner le continent Duras... Au fur et à mesure, Marguerite est apparue…

 

Dominique Blanc

 

L'Amante
 

Duras aimait les hommes. Passionnément. L’amour physique, charnel, intellectuel est partout dans son oeuvre. Laure Adler, qui a publié en 1998 la première grande biographie de Marguerite Duras et qui l’a, à cette occasion, souvent rencontrée, nous parle de son rapport à la séduction.

 

Causette : Comment expliquer la soif de séduction de Marguerite Duras ?

Laure Adler : Sa mère ne lui a jamais dit qu’elle était gentille ou mignonne. Donc la séduction, chez elle, est un artifice, un travail, une construction. Je crois que quand elle était jeune fille il a fallu qu’un homme qui n’était pas de sa race [l’amant chinois d’Un Barrage contre le Pacifique et de L’Amant, ndlr] puisse la regarder pour qu’elle parvienne à considérer qu’elle n’était pas trop laide. L’une des raisons qu’elle a eues d’écrire était de pouvoir prouver à sa mère qu’elle savait faire quelque chose dans la vie. Mais même comme ça, elle n’a pas réussi à se faire considérer par elle. D’où les hommes.

Duras aimait les hommes, mais elle n’a pas tant que ça expérimenté la conjugalité.

L. A. : Il ne faut jamais oublier que Duras a passé la majorité de sa vie toute seule ! En vérité, dès 1947, Robert Antelme, son mari, va vivre avec Monique, qui deviendra sa femme. Avec Dionys Mascolo, le père de son enfant, Jean, l’histoire va durer huit ou dix ans. Puis elle va se retrouver toute seule. Elle aura des amants, mais qui ne vivent pas avec elle. Ensuite, il y aura Yann Andréa, mais après combien de décennies de solitude ! Quand elle a commencé à vouloir écrire, Antelme et Mascolo se sont beaucoup moqués d’elle. Ils ne croyaient pas forcément en ses talents d’écrivaine. Donc, ensuite, elle n’a peutêtre pas cherché à tout prix une conjugalité, qui, pour elle, était synonyme d’étouffement de sa créativité. L’alcool, finalement, a été son plus grand compagnon.

 

La suite dans Causette #47.
 

Duras et sa mère : l’impossible réparation

 

Christian Jouvenot est psychiatre et psychanalyste. Il est l’auteur de La Folie de Marguerite et d’Aimer Duras. Il nous parle de Marie Donnadieu, la mère de Marguerite Duras. Celle dont l’auteure ne cessera de parler dans ses livres, tentant désespérément d’attirer son attention et dont elle dira : « C’est à cause d’elle que je me suis mis dans la tête de faire de la littérature. »

 


Causette : Quel diagnostic faites-vous de la folie de Marie Donnadieu ?

Christian Jouvenot : Je ne me permettrais pas de faire un diagnostic. Mais je dirais que c’était une femme profondément dépressive et mélancolique qui luttait contre sa dépression. Elle avait un caractère de cochon. C’était une emmerdeuse. Et très narcissique. Il faut l’être pour construire un barrage contre le Pacifique. Elle était très attachée au confort matériel et n’était pas maternelle. Malgré sa dépression, et sa folie, c’était une femme courageuse et installée dans la vie, institutrice, mère de trois enfants qu’elle a élevés seule. Elle avait le souci de les établir dans le monde. Mais c’est une femme qui a été touchée au coeur dans sa vocation maternelle. Quand Marie Donnadieu avait 16 ans, sa mère a accouché de jumelles dont elle s’est occupée comme une seconde maman. Or, l’une des deux jumelles est morte en bas âge. Elle s’appelait Marguerite… Le prénom que Marie donnera à sa fille, donc. Cet événement peut, en partie, expliquer pourquoi elle n’a pas réussi à investir Marguerite, sa fille.

 

La suite dans Causette #47. Mais aussi : 

 

"Nous vivions en communauté et elle était la reine des abeilles", par Edgar Morin


"Une boule de feu avec des douceurs de cendre", par Emmanuelle Riva

"Il y avait un absolu chez elle", par Michael Lonsdale

"Elle dirigeait de manière intuitive, sans psychologie", par Bulle Ogier

"Sa langue, des slaloms et des broderies d'une force inouïe", par Anne Consigny

Duras l'immortelle, par Jean Vallier

 

 

 

Publié le 24 Juin 2014
Auteur : Dominique Blanc et Sarah Gandillot | Photo : Serge Assier / Gamma
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