Elles ont la niaque Publié le 04 Juin 2014 par Corinne Renou-Nativel

Une voix dans la nuit 26/05/2014

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États-Unis, XIX-XXe siècle. Devenue aveugle et sourde à quelques mois à peine, c’est animée d’une détermination incroyable que Helen Keller sortira de son silence à l’âge de 9 ans et deviendra conférencière et écrivaine. Mais si l’histoire officielle fait la part belle aux handicaps surmontés, elle oublie trop souvent les engagements de cette femme d’exception.

Pour Mark Twain, les deux personnages les plus intéressants du xixe siècle étaient Napoléon et Helen Keller. On lui laisse l’empereur des Français. Quant à Helen Keller, il serait dommage de la réduire au seul xixe siècle. Née le 27 juin 1880 à Tuscumbia, en Alabama, elle est atteinte à 19 mois d’une congestion cérébrale, due à une scarlatine ou une méningite, qui aurait dû la tuer, mais la laisse aveugle et sourde. Quand Helen a 6 ans arrive chez les Keller Anne Sullivan, une étudiante du professeur Anagnos, inventeur d’une méthode pour communiquer avec une jeune fille elle aussi sourde et aveugle. Anne Sullivan donne à Helen une poupée et épelle « d-o-l-l » avec un alphabet manuel au creux de sa paume. Chaque jour, l’éducatrice lui soumet de nouveaux objets et y associe les mots en signes. L’enfant répète le mouvement des doigts, mais c’est au bout d’un mois qu’a lieu le véritable déclic : assise près d’un puits, Anne verse de l’eau sur la main de la fillette et trace une fois de plus « w-a-t-e-r ». Helen, pétrifiée, comprend enfin le langage : tout a donc un nom ! Elle signe dans la main d’Anne « w-a-t-e-r », lui donne de la terre, touche le puits, une branche, tout ce qu’elle peut atteindre, son éducatrice, sa soeur, ses parents… pour obtenir leurs noms.


Apprivoiser le monde

Sortie de sa prison de silence, Helen Keller s’ouvre au monde. Anne Sullivan introduit des verbes, des mots abstraits, passe aux phrases, lui apprend à écrire à la main et à la machine, à lire et écrire le braille. D’une intelligence exceptionnelle, l’enfant assimile tout. À cet apprentissage s’ajoutent les promenades et les escapades dans les arbres. Anne tient le professeur Anagnos informé de chaque progrès. La fillette est célèbre. Son cas passionne les foules. La presse s’empare des anecdotes de sa vie, ce qui suscite des monceaux de lettres auxquelles Helen répond avec l’aide indéfectible d’Anne. Le Dr Graham Bell, l’inventeur du téléphone, également spécialiste de la surdité, la présente au président Grover Cleveland – elle rencontrera tous les chefs d’État américains jusqu’à Lyndon B. Johnson… À 9 ans, Helen se met en tête de parler – elle sait qu’une jeune Norvégienne privée de la vue et de l’ouïe vient d’y parvenir. Un jour, enchantée, elle lance : « Je ne suis plus muette. » Malgré une élocution difficile, elle deviendra conférencière. Très tôt, elle ambitionne d’être écrivaine. Elle refuse de postuler à Wellesley, une université réservée aux filles, pour intégrer Harvard – ou plutôt Radcliffe, son pendant féminin, avec les mêmes professeurs. Anne Sullivan lui épelle les cours et les livres non disponibles en braille. À 23 ans, Helen, après la parution de quelques articles sur son parcours, est sollicitée par un éditeur new-yorkais pour une autobiographie. Histoire de ma vie paraît en 1904.

 

Militer, dénoncer

Là s’arrête à peu près la légende de Helen Keller, une histoire vraie époustouflante que l’Amérique du can-do (les battants) sert volontiers à ses enfants. John Macy, le futur époux d’Anne Sullivan, qui aida Helen Keller à rédiger son autobiographie, ajouta dans un appendice sur sa vie et son éducation : « Quoi que Helen fasse à l’avenir, elle n’ajoutera guère à son succès actuel. » La suite de son existence, plus dérangeante aux yeux de certains, est pourtant passionnante. Dès l’université, elle milite pour le droit de vote des femmes. En s’intéressant aux aveugles, elle découvre les inégalités sociales. « J’ai oublié que je devais mon succès en partie aux avantages de ma naissance et de l’environnement. » Après avoir lu New Worlds for Old, de H. G. Wells – un essai sur le socialisme –, et Marx, elle rejoint, en 1909, le Parti socialiste dans un pays où il apparaît très radical. Elle consacre plusieurs des douze livres qu’elle écrit au socialisme, aux chômeurs, aux démunis. Dans Les Causes sociales de la cécité, en 1911, elle dénonce la cupidité des employeurs qui imposent des conditions de travail indécentes et la prostitution par laquelle des femmes pauvres contractent la syphilis, principal facteur de malvoyance. En 1912, elle rejoint les Industrial Workers of the World (IWW), un syndicat international, parce qu’elle trouve le Parti socialiste « trop lent ». Après le massacre de Ludlow (Colorado), en 1914, au cours duquel une dizaine de grévistes de compagnies minières sont tués par la garde nationale, elle traite John D. Rockefeller, leur employeur, de « monstre du capitalisme ». Ses prises de position ne sont pas au goût de tous. Le rédacteur en chef du Brooklyn Eagle écrit : « Ces erreurs jaillissent des limites manifestes de son développement. » Helen Keller réplique vertement : « Dans le passé, il m’a fait des compliments dont je rougis de me souvenir. Maintenant que je suis socialiste, il écrit que je suis aveugle et sourde et surtout sujette à l’erreur. Je dois avoir diminué en intelligence depuis que je l’ai rencontré. Socialement aveugle et sourd, il défend un système intolérable qui est la cause de beaucoup de cécités et surdités physiques que nous devons éviter. » En 1915, elle fonde l’association Helen Keller International pour la prévention de la cécité et la réduction de la malnutrition dans le monde. À partir de 1924 et presque jusqu’à sa mort, en 1968, elle recueille des fonds pour la Fondation américaine pour les aveugles et parcourt le monde pour sensibiliser à leurs difficultés, sans cesser son militantisme social, pacifique et féministe. Bel hommage : le FBI suit de près ses activités. Lorsque, en 2009, une statue la représentant avec Anne Sullivan est inaugurée à Washington, un sénateur déclare : « Son histoire nous inspire tous. » Mais de quelle histoire parle-t‑on ? Celle d’une handicapée ayant surmonté de manière exceptionnelle ses infirmités, ou celle d’une femme qui a mené des combats avec et pour son siècle ?

Publié le 04 Juin 2014
Auteur : Corinne Renou-Nativel | Photo : U.S. national archives/roger-viollet
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