Société Publié le 04 Juin 2014 par propos recueillis par Agnès Giard

Pénélope : « Cinq ans d’aliénation au sexe à cause d’un médicament » 21/05/2014

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e suis dentiste, j’ai 52 ans. J’ai mis un an à me libérer de plus de cinq années d’aliénation à cause d’un médicament qui m’a rendue folle. Folle de sexe. Mais commençons par le début. Mon père était ferronnier à Aubervilliers. Après son mariage, il devint gardien de la paix. Ma mère, une Bretonne arrivée à Paris à 19 ans, avait fait tous les boulots et envisagé de devenir bonne soeur avant de rencontrer mon père, se marier puis tomber enceinte de moi. J’ai reçu une éducation très prude. Mon père me terrifiait. Je ne pouvais pas sortir. Ma mère avait peur de tout. Mes premières émotions sexuelles ? Elles doivent exister dans la brume de mes souvenirs. La suite : une série de déboires. Et un combat. J’ai rencontré mon premier mari à 18 ans. C’était une libération d’abord sociale : j’avais honte de mes origines. Ce fut donc lui parce qu’il avait de la culture. Je n’aimais pas le sexe avec lui, alors j’appris l’infidélité, et là, je me sentis bien. Je croisais des hommes qui me donnaient du plaisir, au contraire de lui qui me faisait croire que j’étais frigide. Nous n’avions finalement pas grand-chose en commun. Nous avons eu des enfants et nous nous sommes séparés. Avec mon second compagnon, ce fut mieux, mais je finis par le quitter aussi.

 

Je sentais bien que je n’étais pas 100 % hétéro. Les hommes m’indisposaient, je voulais seulement leur montrer que j’existais, au prix d’une nuit. Quant aux femmes, elles me déplaisaient par leur soumission, leurs petits arrangements avec le fric, qui les conduit bien souvent à renoncer à s’affirmer. C’est à 45 ans que j’ai franchi le pas. J’ai préféré rester seule avec mes trois enfants pour ne pas subir plus longtemps ce malentendu permanent. Ensuite, la tuile ! J’avais, depuis quelque temps, des douleurs à la main droite, mais, comme à mon habitude, je m’efforçais de ne pas y prêter attention. C’était juste inélégant d’avoir le bras droit replié, sans écharpe, comme s’il était fracturé, donnant le sentiment qu’il me gênait et que je ne savais qu’en faire. Un psychanalyste me dira, quelques années après, que tout cela était purement somatique et que je voulais ainsi donner à penser aux autres ma vulnérabilité. C’était peut-être le cas, mais la suite de l’histoire montrera aussi l’extrême fragilité de cette hypothèse. Un été, je partis faire une thalasso, et la masseuse m’enjoignit d’aller voir un spécialiste. Son inquiétude me décida. Après plusieurs examens, le neurologue rendit son verdict, un peu comme au tribunal : j’avais la maladie de Parkinson. Ce fut le choc. En rentrant, je me précipitai sur Internet pour me renseigner. Second choc. J’y lus : « Maladie incurable et évolutive. » Je m’effondrai, en larmes. Je dus cependant l’admettre : j’étais malade et il me fallait prendre un traitement lourd. C’est là que j’ai commencé le Requip, un médicament antiparkinsonien dont je ne saurais dire combien il est dangereux. D’autres l’ont dit pour moi. Il y a eu un procès ; le laboratoire a perdu, ce qui est plutôt rare et montre à quel point ce médicament peut faire des ravages. Le pire, c’est que vous ne vous rendez compte de rien, car vous êtes sous son empire.

 

Mon comportement était de plus en plus étrange. J’étais hyperactive et envahie par des pulsions sexuelles. Toute la journée sur l’ordinateur, je ne dormais plus. Je visitais les sites et avais une vie nocturne qui ne tenait plus compte d’aucune contrainte morale. Combien d’hommes ai-je rencontrés ? Je ne sais plus. Tous les soirs, je voyais quelqu’un, saisie par un besoin irrépressible. Aucun sentiment. Du sexe, et rien d’autre. Je ressentais toujours du dégoût après, mais le lendemain je recommençais. Je partais vers 20 heures, rentrais à 4 heures. Je me sentais sombrer, et je sombrais. Saunas, rencontres par tchat, clubs, il me fallait tous les jours du neuf. Chez moi, bien souvent, ou chez eux. J’avais l’impression de me comporter comme la prostituée que mon père m’accusait d’être à 17 ans. Je passais pour une femme libre aux yeux de beaucoup. En fait, j’étais complètement aliénée. C’était l’appel du vide. Plus de garde-fou, plus de retenue. Même mes amants d’un soir se demandaient ce que je faisais là, mais ils en profitaient. Personne n’y comprenait rien, personne ne faisait rien. Une de mes filles me traita de nymphomane et s’installa chez son père. L’autre partit avec son copain et se mura dans son silence. Elles ne comprenaient pas qui j’étais devenue. Une femme sans pudeur et sans autre souci qu’elle-même. Une mère aimante, mais s’abandonnant aux plaisirs sans lendemain, parce que prisonnière de son addiction et abandonnée, seule face à la peur de la maladie. Seul mon jeune fils attendait que je redevienne celle que j’étais avant. C’est mon médecin de famille qui réagit. Il me donna des antidépresseurs, parce que cette maladie entraîne des dépressions et, surtout, parce que mes enfants lui avaient parlé. Le Requip l’inquiétait. Je pris peur aussi et arrêtai le traitement brutalement, ce qui me valut de tomber dans une léthargie profonde. Je dormais parfois dix-huit heures d’affilée. Je n’avais plus aucune énergie. Mon fils préparait nos repas. J’étais dans un état lamentable quand je rencontrai un second neurologue. J’avais compris ce qui s’était passé et en voulais au précédent de ne s’être jamais inquiété de me voir brusquement devenir « libertine » jusqu’à l’hystérie. Cela n’a d’ailleurs pas cessé tout de suite. J’avais beau culpabiliser, je subissais encore les effets néfastes du Requip et ne pouvais pas surmonter mon addiction. Il m’a fallu un an de calvaire – ponctué de rechutes dans les plans cul – et l’attention d’une amie pour retrouver une vie normale. Aujourd’hui, je suis seule. Toujours malade, mais je fonce. J’ai Parkinson, je fais de la peinture, je vis.”

Publié le 04 Juin 2014
Auteur : propos recueillis par Agnès Giard | Photo : Soraya Hocine
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