Politique Publié le 04 Juin 2014 par Laurence Garcia

Alain Krivine “ Je rêve encore d’un vrai Mai 68 qui réussisse ” 02/05/2014

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Le premier jour de ma vie où j'ai voté

Chez les Krivine, on est tous cocos. Le papa dentiste, la maman au foyer, « parce qu’ils sont sûrs que les communistes ne prendront jamais le pouvoir », et les quatre frères aînés, « parce que ça fait révolutionnaire » ! Né avec la faucille et le marteau entre les dents de lait, Alain, le cadet, porte les culottes courtes du Vaillant, sorte de scout rouge, avant de s’engager dans les Jeunesses communistes. Chez les Krivine, on est antinazi, antifasciste, anti-antisémite. La famille juive d’origine ukrainienne a vécu dans sa chair les pogroms de la sombre Histoire. « Mes tantes portaient sur le bras le numéro de matricule de la déportation. »

 

C’est une autre guerre, celle d’Algérie, qui révolte le jeune sorbonnard. Année 1958, Krivine rejoint les réseaux de soutien au FLN (Front de libération nationale) malgré le refus du PC, bien ambigu face aux « événements ». Premier couac avec le parti de sa jeunesse. Présidentielle de 1965 : le PC appelle à voter pour le candidat unique de la gauche, François Mitterrand. « Un politicien bourgeois », dénonce le camarade. Seconde rupture, définitive, car Krivine sera exclu du parti un mois après pour avoir critiqué « le stalinisme d’appareil ». Le jeune dissident vote malgré tout pour le bourgeois Mitterrand. « On ne se défait pas comme ça de sa vieille éducation communiste ! Je votais surtout contre de Gaulle, quitte à me boucher le nez. » Après la gueule de bois de Mai 68, service militaire à Verdun pour mater le gauchiste. C’est là-bas que le troufion annonce sa candidature à la présidentielle de 1969. Élections, piège à cons, c’était avant. À la télé apparaît le candidat de la Ligue communiste, avec ses lunettes et sa cravate neuve. Chez les gauchistes qui portent le tee-shirt du Che, on le surnomme « Kri-Kri la cravate ». « J’imagine la tête des gens qui mangeaient leur soupe en me regardant leur expliquer qu’il fallait armer le prolétariat ! C’était un langage soixante-huitard totalement incompréhensible. »

 

Tandis que Krivine vote sans illusion pour Krivine – « C’est vrai que ça fait bizarre de glisser son propre nom dans l’urne. J’espérais juste qu’il n’y ait pas que mon unique bulletin ! » À raison : 1,1 % des voix. « Il m’a toujours manqué 99 % des suffrages », s’amuse le trotskiste jamais triste. Rebelote pour la présidentielle de 1974. La cata : 0,4 % des voix. « L’extrême gauche a un vrai problème de crédibilité électorale. Besancenot et Poutou ont beau être populaires, les gens ne votent pas pour nous. Ils pensent que ça ne sert à rien. » Le retraité révolutionnaire reconnaît que l’extrême droite a su renouveler son langage pour séduire le même électorat populaire. « En cette crise libérale, ce ne sont pas les mouvements anticapitalistes qui en profitent, c’est l’abstention et la démagogie populiste. Quitte à passer pour un vieux schnock qui radote, je rêve encore d’un vrai Mai 68 qui réussisse ! » En 2018, qui sait, avec papi Kri-Kri sans cravate sur les barricades.

 

Retrouvez la suite du Premier jour de ma vie où j’ai voté, de Laurence Garcia, tous les lundis dans l’émission Service public, de Guillaume Erner, à 10 heures, sur France Inter. www.franceinter.fr

Publié le 04 Juin 2014
Auteur : Laurence Garcia | Photo : collection radar
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