musique Publié le 30 Mai 2014 par Jérémie Maire

Laura Jane Grace, le punk d’un nouveau genre 30/05/14

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L’annonce du changement de sexe du chanteur d’Against Me !, en 2012, a fait l’effet d’une bombe bien au-delà du petit monde du punk rock. Laura Jane Grace, ex-Tom Gabel, est désormais chanteuse, toujours engagée et entière. Et le nouvel album de son groupe signe le retour d’une rage qu’on ne lui connaissait plus.

C’était évident depuis le début, et pourtant, tout le monde est passé à côté. «Si j’avais pu choisir, je  serais né femme. Ma mère m’a avoué un jour qu’elle m’aurait appelé Laura», chantait Tom Gabel, en 2007, dans The Ocean, le titre qui clôt l’album New Wave d’Against Me !. Début 2014, sept ans plus tard, le groupe de punk rock originaire de Floride sort Transgender Dysphoria Blues. Et Tom se prénomme désormais vraiment Laura.

Le punk tatoué à la mâchoire carrée est devenu une femme longiligne à la poitrine encore timide, aux cheveux longs un peu gras et aux yeux soulignés à l’eye-liner. Elle a troqué ses Vans pour des bottines, ses tee-shirts noirs pour des débardeurs, toujours noirs, le pronom « il » pour « elle », le prénom hérité de son père Thomas pour Laura Jane Grace. 

Prières pour devenir fille

Dans sa chambre d’hôtel parisien où elle est de passage, fin février, la chanteuse a arrêté de prétendre que Trans­ gender Dysphoria Blues est un concept album à propos d’une prostituée trans. « C’était pour me protéger. Mais tout vient de ma propre expérience », avoue-t-elle en caressant ses bras recouverts de tatouages d’oiseaux noirs. Assise sur le bord de son lit, la silhouette reste celle qu’on s’est habitué à voir en concert, mais les attitudes, elles, ne trompent plus : les jambes sont croisées, les gestes sont gracieux. La voix n’a pas changé, mais elle est plus maniérée. Son rire rappelle le timbre rocailleux de son chant.

Tom Gabel devenu Laura Jane Grace traîne ce « transgender blues » depuis  qu’il est gamin. Proche de sa mère, bien moins de son père, militaire, dont sa transformation l’a définitivement éloigné, le petit garçon qui priait, selon les jours, Dieu ou le diable pour devenir une fille  n’avait d’abord aucun mot pour définir ce qui lui faisait mal. Puis, vers 13 ans, le terme « transgenre » lui évoquait l’anormalité. Un sentiment qu’il revendiquait puisque James Bowman – qui deviendra l’autre guitariste d’Against Me! – et lui-même étaient les seuls punks de leur lycée de Naples, en Floride. « Quand j’étais ado, je ne pouvais pas exprimer qui j’étais réellement. Les cheveux en pique et les blousons en cuir cloutés étaient une manière de m’affirmer. Tous les groupes anarchistes que j’écoutais voulaient détruire le patriarcat et le sexisme. Le punk a tout pour plaire à quelqu’un qui souffre de troubles de l’identité sexuelle », résume-t-elle.

Transgenre dans l’intime

Contestataire rebelle à l’extérieur et transgenre dans l’intime, Tom Gabel donne à son projet musical, d’abord solo, le nom tout trouvé d’Against Me! (« contre moi ! »). Le groupe – brillant mélange de The Clash et d’un folk militant à la voix éraillée –, fait le tour des caves, puis du monde, et passe une douzaine d’années sur la route.

« Dès mes 19 ans, Against Me ! s’est mis à faire plus de deux cents shows par an, raconte Laura Jane Grace, âgée aujourd’hui de 33 ans. Sans m’en rendre compte ni réfléchir, j’ai eu 30 ans.» Sur scène ou dans la vie, Laura ne tenait plus à l’intérieur de son corps de Tom. «Tout sonnait faux. J’étais sûre que si les gens en face de moi connaissaient vraiment ma nature, ils partiraient ou, pire, me traiteraient de tapette et me casseraient la gueule », se souvient-elle. En 2012, le coming out, évident et nécessaire, est motivé par sa rencontre avec January, une fan transsexuelle. Le processus a ensuite germé, avec tout ce qui suit : l’annonce à son groupe, au public et, surtout, « le plus terrifiant », à sa femme Heather, la mère de sa fille Evelyn dont le prénom orne l’épaule de la chanteuse. Aujourd’hui, Laura et Heather sont toujours mariées malgré toutes les questions et les problèmes qu’implique une telle décision, et Laura Jane Grace se vante de piquer des chaussures à sa femme. 

L’annonce à son groupe s’est faite « naturellement ». « C’est arrivé en pleine répétition, sans préparation, explique- t-elle. Ça leur a fait l’effet d’un coup de pied dans la figure. Après quel­ ques questions, notamment sur l’avenir d’Against Me !, les choses ont repris leur cours : nous avons continué à jouer, puis à faire des concerts.» La chanteuse assure que rien n’a changé dans la dynamique de groupe. « J’ai toujours la même personnalité. Je suis simple­ ment soulagée et donc bien plus facile à vivre », s’amuse-t-elle.

« Le public a bien réagi »

L’avouer à son public, dans un milieu essentiellement masculin, n’a pas été un poids. Laura s’en réjouit : « Si j’avais commencé par monter sur scène habillée en femme, les gens se seraient moqués de moi. Le public qui aimait déjà Against Me! a bien réagi. Je n’ai jamais eu de remarque désobligeante. En tout cas, jamais en face.» Parmi le public venu en nombre voir Laura pré- senter, en solo, son nouvel album, chez Fargo Vinyl Shop, un disquaire parisien, il n’y a aucune animosité. Mais on a encore du mal à dire «elle». Rétrospectivement, à l’écoute des chan- sons de Tom Gabel, les appels trans- genres sautent aux yeux. « J’ai beau l’avoir vue chanter certaines chansons cinq cents fois, je n’y ai jamais perçu aucun indice », confiait à Rolling Stone Jordan Kleeman, le manager du groupe, en 2012.

Et pourtant, «dans tous les albums d’Against Me!, il y a au moins une chanson qui fait référence aux troubles de l’identité sexuelle », explique aujourd’hui Laura. Dans Searching for a Former Clarity (2005), il y a les « confessions d’un enfant qui souhaite secrètement s’habiller en femme ». The Disco Before the Breakdown (2002) fait référence à deux personnes moquées parce qu’elles se tiennent la main. « Une métaphore sur ma dualité », assure Laura. Et il y a surtout The Ocean (2007). « Cette chanson, où je confesse avoir voulu naître femme, a été écrite en un quart d’heure. Quand je l’ai enregistrée, je me suis arrêtée net. J’ai demandé à mes collègues s’ils y voyaient quelque chose de bizarre. Ils m’ont répondu que tout était très bien, sans comprendre, explique Laura, toujours étonnée, même avec du recul. J’oscillais entre des réfé­ rences conscientes et d’autres totale­ ment inconscientes. À chaque fois, je poussais les limites de l’explicite. »

Ces limites passées, Laura pense à la suite hormonale et physique à donner à sa transformation. Et ne se pose plus qu’une seule barrière : ne pas toucher à sa voix puissante et éraillée. Une étape, finalement, dans sa vie et dans celle d’Against Me !. « Quand j’ai un problème à résoudre, j’écris, puis je passe à autre chose. Je n’aime pas ressasser les mêmes thèmes », assure-t-elle avant son show parisien. Against Me ! restera rageur et engagé et Transgender Dys­ phoria Blues, lui, un album unique. Finalement, Laura a suivi les conseils que sa maman donnait à Tom quand il était enfant. À ses débuts, il en avait fait une chanson, Walking Is Still Honest, sur leur premier album, où il hurlait : « Fight every fight like you can win » (« mène chaque combat en pensant que tu peux gagner »). Précepte qu’elle suit encore.

Publié le 30 Mai 2014
Auteur : Jérémie Maire | Photo : TRIP/DALLE
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