Culture Publié le 26 Mai 2014 par Christine Chaumeau

Au nom de tous les siens Duong Thu Huong

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La vie de Duong Thu Huong suit les sillons tragiques de la construction du Viêt Nam contemporain. Elle écrit d’admirables romans, qui font son succès en Occident et circulent sous le manteau dans son pays, dont elle est bannie. Des textes dans lesquels elle redonne vie à ses « fantômes », qui, tout comme elle, n’ont pas été épargnés par l’horreur de la dictature communiste.

Aucune touche personnelle n’accroche le regard dans le deux-pièces cuisine du 13e arrondissement de Paris où vit Duong Thu Huong. Seule la photo d’une rizière en espalier évoque le Viêt Nam, que la romancière a quitté en 2006. Assise sur son canapé noir, cette femme de 67 ans, qui en paraît vingt de moins, m’écoute avec attention. Immo- bile comme un chat, elle semble se concentrer sur mon attitude pour savoir si elle peut me faire confiance. Au fil de l’entretien, son regard s’éclaire, sa voix devient plus ferme. Roman après roman, dont le dernier, Les Collines d’eucalyptus, est sorti en janvier, Duong Thu Huong s’est imposée comme une figure majeure de la littérature contemporaine. En 2006, le succès de Terre des oublis est fulgurant. Couronné par le prix des lectrices de Elle, ce pavé de 800 pages s’est vendu à plus de 300000 exemplaires. Duong Thu Huong sourit quand on lui parle de sa réussite et de son génie d’écrivain. « C’est à vous de juger, dit-elle. Moi, je suis dedans. Je ne fais que remonter la trace de l’histoire de mes personnages. Ils m’emmènent. »

 

Mariée de force

 

Dans ses textes, Duong Thu Huong redonne vie à ceux qu’elle appelle ses « fantômes ». Elle parle notamment de ces hommes ou de ces femmes qu’elle croisait quand elle allait à l’école à 8 ans, après la guerre d’Indochine. Spoliés de leurs terres et désignés comme ennemis du régime communiste naissant, ils préféraient se pendre ou poser leur tête sur la ligne de chemin de fer. « J’écris pour eux. Ils n’ont pas eu la chance de connaître l’amour, la douceur d’un baiser. La littérature est une façon de les aider à crier leur douleur depuis l’au-delà. » Duong Thu Huong est persona non grata dans son pays. Son passeport vietnamien lui a été volé il y a huit ans, une aubaine pour le consulat du Viêt Nam à Paris, qui refuse de lui en redonner un. C’est un moyen efficace pour entraver cette femme indomptable que ni la prison ni les années passées en résidence surveillée n’ont réussi à faire taire. Elle supporte cet exil forcé avec pragmatisme : « Ma vie est plus que difficile. Mais j’accepte toutes les souffrances. Je vis au jour le jour et je me considère comme une morte vivante, cela me permet d’éviter l’angoisse. »

«Lorsque j’étais enfant, je voulais être championne de ping- pong, et puis la guerre est venue », remarque-t-elle simplement. Un soir, un jeune instrumentiste croisé dans un concert ose une caresse sur sa longue chevelure noire et lui demande de l’attendre. Sa vie aurait-elle changé du tout au tout s’il était revenu du front? Quelques mois après sa mort, elle reçoit le paquet de lettres qu’elle lui avait envoyées. La famille du jeune homme la libère ainsi de sa promesse. Elle pourrait en aimer un autre, mais cela n’arrivera pas. Un homme violent la force à l’épouser sous la menace d’un canon de fusil. Elle en garde une sévère phobie de la gent masculine.

 

La suite dans Causette #46. 

Publié le 26 Mai 2014
Auteur : Christine Chaumeau | Photo : Franck Ferville pour Causette
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