Reportages Publié le 26 Mai 2014 par Anaïs Cognac

Le petit pays qui voulait être un État Abkhazie

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La «perle de la mer noire», ancienne république de l’ex-union soviétique, est en quête de reconnaissance internationale. séparée de la Géorgie, elle est au cœur d’un conflit gelé, à l’image de ce que pourrait être la Crimée de demain. aujourd’hui, un État s’y construit de facto grâce à l’imposante russie, qui a trouvé dans ses paysages d’exception sa riviera.

Au début des années 90, l’Abkhazie, petit territoire situé sur la côte est de la mer Noire, est encore une région autonome qui dépend de la Géorgie. Déportés au XIXe siècle vers la Turquie et le Moyen-Orient avec l’invasion de l’Empire russe dans le Caucase1, les Abkhazes ne représentent plus, en 1992, que 17 % des habitants face aux 44 % de Géorgiens. Mais ici, comme ailleurs dans le Caucase, la chute de l’Union soviétique a remis en question les équilibres et donné de l’élan aux ardeurs étouffées. Les Abkhazes, persuadés qu’ils seraient bientôt « assimilés » en tant que minorité, ne rêvaient plus qu’à l’indépendance de leur « mère patrie ». Ce désir se soldera par une guerre contre les Géorgiens de 1992 à 1993, que les Abkhazes remporteront avec l'aide des peuples venus de Russie. «Notre existence est quelque chose d’original, car nous avons dû nous adapter ethniquement et mentalement. Mais nous sommes bien là », souligne Ibragim Chkadua, vétéran quadragénaire de ce conflit. « Dans le Caucase, nous étions une ethnie supérieure, lâche Ludmila Petrovna Sangulia, les yeux dans les yeux. Les Géorgiens sont plusieurs millions, mais nous n’avons pas peur parce que ce ne sont pas des combattants. » 

 

Épouse d’un ancien ministre abkhaze, l’élégante sexagénaire rejoue l’histoire du pays en récits péremptoires, tout en servant du thé dans le très chic salon de son appartement situé dans le haut quartier de Soukhoumi, la capitale. «Ce ne sont que les paroles d’une humble femme au foyer», conclut-elle. Mais ce sont celles que l’on entend un peu partout. L’expression d’une fierté qui a nourri ce désir d’émancipation. En un an, la guerre aura engendré des milliers de morts, de disparus et aura obligé 200 000 habitants, en majorité géorgiens, à fuir leur foyer.

 

Vingt ans plus tard, l’Abkhazie n’a toujours pas de statut aux yeux de la communauté internationale. L’État existe de facto, avec un président, un gouvernement, un drapeau et des frontières, mais il n’a de sens qu’en vertu du soutien de la Russie voisine, seul pays de poids à l’avoir reconnu et qui s’impose jour après jour sous couvert de la protéger des velléités de reconquête géor- giennes. Elle a ainsi déployé ses soldats aux frontières, dans une base militaire du sud de l’Abkhazie, et financé la réhabilitation d’infrastructures. Pas fous, les Abkhazes ont voté une loi pour qu’aucun étranger ne puisse acquérir de bien immobilier dans le pays. «Sinon les Russes achèteraient toute l’Abkhazie en une journée », craignent les locaux. Mais les Russes paient des prête- noms ou s’associent à des habitants pour créer des sociétés ou des complexes touristiques. « Cette influence est nécessaire, car ce sont eux qui nous donnent des passeports [russes, sans les- quels les Abkhazes ne pourraient sortir du pays, ndlr]. Mais nous ne voulons pas être des invités dans notre propre pays », soutient Alias Tvanba. Le trentenaire et ses amies discutent en russe, la langue la plus couramment parlée dans le pays, au détriment de l’abkhaze, que la jeune génération ne maîtrise parfois plus. Ils sirotent un café glacé dans l’arrière-salle d’un restaurant de la côte tandis que, à quelques mètres, des centaines de touristes se prélassent sur la plage, entre farniente et sports de mer.

 

C’est ici, à Gagra, qu’à la fin du xixe siècle naît l’histoire d’amour du géant russe avec la perle sauvage du Caucase.

 

La suite dans Causette #46.

 

 

   

Publié le 26 Mai 2014
Auteur : Anaïs Cognac | Photo : Julien Pebrel / Myop pour Causette
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