Dr Kpote Publié le 25 Mars 2013 par Dr Kpote

SANS VOIX

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Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote intervient depuis une dizaine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage d’Île-de-France, de Versailles à Clichy, en passant par Paris, comme “animateur de prévention”. Chaque semaine, il rencontre des dizaines de jeunes avec lesquels il tente de dialoguer sur la sexualité et les conduites addictives. Plongeon en adolescence, sur les rivages de la puberté, en période de forte inondation hormonale…

La fille, on va la nommer Leïla, parce qu’elle mérite bien un vrai prénom plutôt qu’une simple lettre de l’alphabet suivie d’un point. Avec un prénom, même changé, on peut se projeter, alors qu’avec une lettre on a envie de tout jeter. Leïla, elle a beaucoup essayé de participer pendant l’animation. Je dis bien « essayé », parce qu’elle était aphone. Un soupir prenait naissance dans ses cordes vocales pour mourir au bord de ses lèvres. Je devais me pencher vers elle pour bien traduire ses réflexions, m’assurer, en répétant, que j’avais bien compris. Les autres se foutaient de sa gueule. On est sans pitié à 17 ans. Qu’importe, je la motivais à s’exprimer, réclamais le silence pour elle, avec d’autant plus de force que ses interventions étaient fines, intelligentes, toujours à propos. Du coup, une petite connivence s’est installée entre nous, comme entre un étranger et son traducteur : je devenais sa voix, son amplificateur. Nos yeux se rencontraient sans arrêt. Ils ont même fini par ne plus se quitter. Aussi, quand la sonnerie a retenti, quand le reste de la classe a filé en intercours, je n’ai pas été surpris de la voir traîner un peu et venir à ma rencontre. « Vous avez parlé, tout à l’heure, d’adresses pour les gens en difficulté… – Les consultations cannabis ? (L’intervention portait sur les drogues.) – Non, pour d’autres problèmes. » Alors, j’ai vu sa bouche se tordre un peu et ses yeux, plus brillants, me fixer. J’ai arrêté immédiatement de ranger mon sac et je me suis assis sur la table, à quelques centimètres d’elle. J’ai pressenti le vent du boulet à venir. Du coup, j’en oubliai même de vérifier si la porte était restée ouverte, comme il se doit quand on ne veut pas risquer la condamnation de couloir genre « vieux vicelard ». « Tu veux parler de violence ? » Elle acquiesce.

 

La suite dans Causette #34...

Publié le 25 Mars 2013
Auteur : Dr Kpote | Photo : Maia Flore / Agence VU
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