Culture Publié le 25 Février 2013 par ISABELLE MOTROT

Ni Tanjung, artiste malgré elle

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Voici un joli conte d'hiver : l'histoire d'une Balinaise de 80 ans, grabataire et seule dans sa chambre sombre, qui ne sait pas qu'elle est une artiste. Elle a été découverte par une Suissesse passionnée d'art brut, Lucienne Peiry, qui a l'art, elle, de passer le flambeau.

Elle est venue toquer à la rédaction «au culot». Lucienne Peiry, visage anguleux et regard myosotis, est suisse et directrice de la recherche et des relations internationales de la Collection de l'art brut à Lausanne. Et la voici chez Causette pour nous raconter une histoire qui lui tient à cœur. C'est le récit enthousiaste de sa dernière découverte: Ni Tanjung, une Balinaise de 80 ans qui dessine des milliers de visages multicolores, la nuit, dans une chambre sans fenêtre. Une vieille dame qui fait de l'art, sans le savoir.... Comme tant de créateurs «bruts», Ni Tanjung n'avait jamais dessiné. Ça lui est venu d'un coup, à la mort de son mari, il y a quelques années. Le bouleversement a été tel qu'elle est tombée malade. Elle ne mange plus et, bientôt, sa fille la recueille. Mais elle est décharnée, incapable de se lever. Elle vit recluse dans une seule pièce, plongée dans la pénombre, alitée, grabataire. Mais elle parvient à enchanter ses nuits en inventant des figures imaginaires qu'elle découpe dans du papier et sur lesquelles elle dessine, créant ainsi un univers fantastique avec une ardeur extraordinaire! «Ce sont principalement des visages, raconte Lucienne, surtout de femmes. Et je pense que beaucoup d'entre eux sont des autoportraits, mais peut-être aussi des ancêtres ou les personnages imaginaires d'un théâtre personnel.»

 

De la pénombre à la féerie

 

Comme toujours, dans l'art brut, les artistes n'ont aucune notion de leur talent. Il a donc fallu un intermédiaire, un passeur. En l'occurrence, un anthropologue suisse et son épouse qui ont vécu à Bali, Georges et Lise Breguet. Au cours d'une promenade, ils découvrent Ni Tanjung et pensent aussitôt à Lucienne. Comprenant qu'il s'agit d'une vraie découverte, Lucienne, qui est toujours aux aguets, débarque à Bali. « Je me retrouve dans une toute petite maison et j'entre dans une chambre minuscule, grâce au couple Breguet, qui connaît très bien Ni Tanjung et s'en occupe régulièrement. Sur le lit, une vieille dame recroquevillée. Tout est plongé dans la pénombre, la chambre est borgne, il n'y a rien d'autre qu'une chaise et ce lit. La vieille dame me regarde, se redresse et s'assied en tailleur. Quelqu'un lui explique que je viens voir ses œuvres. Elle va alors sortir un à un ses dessins. On m'avait dit que c'était foisonnant, je m'attendais à un fatras de papier. Pas du tout! Tout est parfaitement classé dans des boîtes, des enveloppes, des cartons. Elle sort des œuvres par séries et les dépose sur son lit, qui devient une véritable exposition éphémère. Des petites ficelles sont tendues d'un mur à l'autre, elle y accroche des œuvres également. Peu à peu, elle est enveloppée par ses créations, des vagues et des vagues de dessins. On est passé de la pénombre, triste et mor- bide, à une sorte de féerie. Cette femme qui vit dans la misère arrive à enchanter son univers. »

 


La suite dans Causette #33...

Publié le 25 Février 2013
Auteur : ISABELLE MOTROT | Photo : NI TANJUNG, BALI, JUILLET 2012 © LUCIENNE PEIRY, COLLECTION DE L'ART BRUT, LAUSANNE
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