Reportages Publié le 31 Janvier 2013 par Ève Scholtès

Vietnam-Sur-Garonne : l'amère patrie des Français d’Indochine

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Le Centre d'accueil des Français d'Indochine raconte, à Sainte-Livrade-sur-Lot, en Lot-et-Garonne, l'un des passés coloniaux de la France d'outre-mer. Après sa défaite en Indochine en 1954, la France rapatrie ses ressortissants et installe plusieurs familles dans un ancien camp militaire en 1956, où plus d'une centaine d'entre eux vivent encore. Dans ce petit Vietnam, la mémoire de ces citoyens français, ces oubliés de la République, vacille aujourd'hui sous les coups de bulldozers d'un vaste programme de réhabilitation.

Curieuse impression d'ailleurs... le temps est moite et chaud. Le vent secoue les feuilles d'un bananier. L'air envoie des effluves de menthe et de citronnelle. Deux mamies déambulent bras dessus, bras dessous. Elles portent la tunique et le chapeau chinois. Leur pas est lent sur le bitume qui mène au « Mékong ». Pas le fleuve, seulement un îlot de logements sociaux, à l'architecture vaguement orientale, qu'un projet de réhabilitation fait sortir de terre, ici et là, depuis deux ans pour faire disparaître les alignements de vieilles baraques décrépies. La plus petite des deux chique
une boulette verte à l'apparence herbeuse. Le bétel se balade au milieu de dents rougies par la chaux. Son visage n'est pas d'ici : teint mat, peau parcheminée, yeux bridés. Sa langue est inconnue. Quelques mots se détachent en français, déformés par une intonation et un accent venus d'ailleurs.
Bienvenue au Cafi. Le Centre d'accueil des Français d'Indochine se révèle tel qu'il est. Une curieuse cité perdue au milieu des champs. Une relique d'Indochine, plantée au cœur du Lot-et-Garonne, au lieu-dit Moulin du Lot. Un teritoire oublié de la République, qui vit encore mais agonise. Les enfants devenus grands y reviennent, un peu comme des pèlerins. Des retraités, des fils et des filles guidés par le dévouement familial pour accompagner les derniers jours de leur mère ou pour bricoler le confort vétuste des baraquements.

 

Mémoire en chantier

 

Ils retrouvent ceux qui n'ont pas les moyens de s'installer ailleurs : veuves, personnes au chômage, malades, handicapés. Les conversations remuent le passé et racontent la brutalité de vies déracinées. « On a pris quelques vêtements, c'est tout, et on est arrivé ici, dans ce camp militaire qui n'était pas adapté pour accueillir des rapatriés. Ma tristesse était grande, mais je l'ai enfouie : il fallait nourrir et offrir à nos enfants les conditions de leur réussite future, une éducation, des valeurs. Le quotidien a pris le dessus : le travail dans les champs ou à la conserverie pour gagner un peu d'argent... » raconte Lê Ngoc Vuong Cazes, l'une des doyennes du camp, du haut de ses 90 ans.

Cette mémoire, oubliée jusqu'alors et sinistre, resurgit. Encore. Car le Cafi a bien failli disparaître, purement et simplement ; ses témoins, son identité et son patrimoine passés au dissolvant d'une banale opération urbaine. La démolition, envisagée un temps, a été évitée grâce à la mobilisation de la deuxième génération de ces Français d'Indochine au profit d'une réhabilitation et d'une reconstruction concertée du camp. Mais sa « requalification » en quartier résidentiel suscite à nouveau l'émotion des rapatriés qui craignent de vivre un autre déracinement, de voir leurs traditions bousculées.


La suite dans Causette #31...

Publié le 31 Janvier 2013
Auteur : Ève Scholtès | Photo : Guillaume Rivière pour Causette
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