Publié le 08 Janvier 2013 par Anne-Laure Pineau

Ernestine, l'épistolière sans visage

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Ernestine Chasseboeuf, née Troispoux. Si ce nom (truculent) ne vous dit rien, c'est que vous ne comptez pas encore parmi les heureux lecteurs de ses «lettres de rouspétance». Cette nonagénaire graphomane envoyait des missives à travers la France pour pester ou réclamer. Tout y passait: du manque d'odeur du Chaussée aux moines aux chéquiers illisibles de La Poste. À l'orée des années 2000, un petit éditeur publie sa correspondance, faisant du même coup d'Ernestine une star.... que personne n'a jamais vue, même dans son village de Coutures! En 2005, pfuit! l'épistolière pose son stylo. Une rumeur officialise sa mort, une autre atteste qu'elle est partie jardiner dans le secret. Causette, droite dans ses bottes, a voulu démêler le vrai du faux. Voici l'énigme Ernestine résolue, enfin... presque!

Les indices pour retrouver Ernestine Chasseboeuf se cachent dans ses lettres, alors on farfouille: elle radote sur ses maris morts, sa passion des points-cadeaux et sa voiturette à trois roues (la fameuse Mini- Comtesse). Maigre pitance! Ce que l'on tient pour sûr, c'est qu'Ernes- tine Chasseboeuf née Troispoux a vu le jour à Botz-en-Mauges, bourg du Maine-et-Loire de huit cents âmes. Alors, on met les gaz !
Georges Tharreau, conseiller municipal de Botz, nous accueille avec un large sourire : « Pour une fois qu'on parlait de Botz dans les journaux ! » se souvient-il. Les huit passages où Ernestine cite son village, Georges les a soigneusement consignés pour les afficher à la bibliothèque du village. La littérature n'est pas trop leur tasse de thé par ici, « mais, pour les lettres d'Ernestine, on avait organisé des lectures dans la salle communale ! » s'exclame Georges. Quand il nous ouvre les registres d'état civil, croyez-le ou non, pas de Troispoux ! Le mystère s'épaissit. Georges penche pour le canular: «Je pense savoir qui c'est: Rolland Halbert, le poète du coin. À La Meilleraie [à 8 kilomètres de là, ndlr], y a un gars qui sait. Mais il veut pas le dire. Monique, 75 ans au compteur, croyait à un moment que c'était moi, Ernestine ! » Ernestine, c'est tout le monde, on dirait!
Nous reprenons la route, les idées trottent dans nos têtes. Ernestine a-t-elle menti sur son lieu de naissance ? C'est peut-être la « mystériose » (on est alors en pleine épidémie de listériose), ressasse-t-elle dans ses lettres, qui lui fait confondre les lieux et les dates... On fonce à Angers rencontrer son éditeur, Pierre Laurendeau. En voilà un qui l'a forcément rencontrée! Le coquin éditeur est intarissable sur « sa vieille Ernestine ». Mais il ne divulguera pas son identité: c'est un pacte entre eux. Il s'en tient à quelques anecdotes qui pourraient nous servir. Un soir de 1999, avec ses amis les Davy, ils bavardent: «Tu as lu les lettres de cette vieille qui écrit partout ? lui demandent ces derniers. Elle est dans les courriers des lecteurs de Télérama et de Rustica, que c'est drôle! Tout le monde se demande qui c'est!»
«La bande à Laurendeau», ainsi formée, furète, débusque Ernestine et convainc cette dernière de lui confier sa correspondance, soigneusement consignée dans un classeur, pour la publier. La Brouette et les Deux Orphelines (en hommage au roman favori d'Ernestine) sort en 2000. C'est l'hilarante compilation des lettres courroucées qu'Ernestine a envoyées à des dizaines d'écrivains, de Julien Gracq à Régine Deforges, en passant par Alain Rey et Philippe Bouvard. Tous avaient signé une pétition en faveur du prêt payant en bibliothèque, en 2000. Petite vieille sans moyens mais avec des principes, « ça lui avait tourné les sangs, pas touche à son bibliobus! nous confie Pierre Laurendeau. Ses lettres étaient tournées pour faire mal là où ça devait faire mal ».

 

... La suite dans Causette #30

Publié le 08 Janvier 2013
Auteur : Anne-Laure Pineau | Photo : Illustrations : Camille Besse
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