Enquete Publié le 08 Janvier 2013 par Leïla Minano, Julia Pascual et Adelaïde Robault

Guerre d'Algérie : la commémoration fantôme

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Vous n'avez rien raté. Nous sommes bien au terme de l'année du cinquantenaire de la fin de la guerre d'Algérie. et nous n'avons pas vu l'ombre d'une gerbe. difficile, en pleine année électorale, de jeter du sel sur la plaie toujours béante de l'indépendance de l'ancienne colonie. Censure, exposition repoussée et chantage parlementaire... les politiques, appuyés par de hauts fonctionnaires bien placés, ont veillé à ce que le couvercle reste fermé. Causette a remonté le fil de cette année commémorative et a démêlé les tractations clientélistes et diplomatiques... jusqu'au plus haut niveau de l'Etat.

Il est midi, sur la place d'Armes bordée de pins et de cyprès. Les bottes claquent au rythme des tambours, les notes de La Marseillaise retentissent. En rang d'oignons, la piétaille des bérets rouges présente la baïonnette. Nous sommes le 20 novembre 2012, au camp du 21e régiment d'infanterie de marine, à Fréjus. La chorégraphie est millimétrée, comme le général Bigeard l'aurait aimée.
Disposées sur des petits coussins rouges, les reliques du « héros » français, décédé il y a deux ans, sont présentées à la foule des anciens combattants. Dans une heure, les cendres du vieux soldat, un temps promises aux Invalides, seront transférées au mémorial des Guerres d'Indochine. Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, salue ses «valeurs de courage et de grandeur ». Kader Arif, ministre délégué chargé des Anciens Combattants, se tient debout, solennel. L'ancien président Valéry Giscard d'Estaing se courbe devant « le dernier soldat français». En ce jour d'hommage, on ne parlera point des faits d'armes du général pendant la guerre d'Algérie. C'est pourtant aussi là-bas qu'il s'est illustré, quand la France se battait pour conserver son département. Là-bas qu'il utilisa la gégène pour faire parler. Mais la République n'a pas l'air de vouloir parler torture aujourd'hui. Elle est venue faire vibrer la corde patriotique et ne veut pas rouvrir une plaie, surtout en cette année où l'on célèbre le cinquantenaire de la fin de la guerre d'Algérie.

 

La censure du ministère


Justement, parlons-en de cet anniversaire. Nous sommes à un mois de la fin de l'année, et c'est le premier déplacement ministériel lié, un tant soit peu, à l'ancienne colonie. Vous n'avez donc rien raté. Seulement, depuis le début de cette année de commémoration, l'amnésie ronge la tête de l'État. Il vaut mieux oublier: la mémoire de la guerre d'Algérie est, depuis cinq décennies, une histoire qui brûle le politique qui ose y toucher. Alors, quand le cinquantenaire est doublé d'un scrutin présidentiel puis d'un voyage de François Hollande à Alger, la mémoire devient otage de tractations politiques et diplomatiques. Mais nous sommes déjà trop loin... Revenons au début d'une année qui aurait pu être historique. Encore plus loin même: avant le début de l'année commémorative, fin 2011.
Comme tous les ans, les Archives de France commandent des « notices » aux historiens référents pour le livre des commémorations nationales du ministère de la Culture. La partie qui traite de la fin de la guerre d'Algérie, la plus polémique de l'ouvrage, est confiée à l'historien Guy Pervillé, réputé pour ses positions modérées. En dépit de ce choix raisonnable, l'historien découvre avec stupéfaction, au début de l'année 2012, que la moitié de son texte s'est envolée. Exit l'OAS et les civils disparus après les accords d'Évian, oubliés l'évocation des divisions entre indépendantistes et les massacres de harkis. Le couperet de la censure a tranché. Un responsable des Archives de France, qui regrette « un accroc » sans précédent, confie que le texte est revenu amputé du cabinet de Frédéric Mitterrand, alors ministre de la Culture. Tant pis pour l'historien qui, contre toute attente, était sorti de la route savamment tracée par l'Élysée et le gouvernement.

 

... La suite dans Causette #30

 

 

Publié le 08 Janvier 2013
Auteur : Leïla Minano, Julia Pascual et Adelaïde Robault | Photo : Franck Juéry pour causette
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