Publié le 31 Mai 2012 par Johanna Luyssen

Emmeline Raymond Mentor des bonnes familles

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Dans les années 1870, chaque dimanche que Dieu faisait, les Françaises lisaient La Mode illustrée. Imaginez un habile mélange de « Elle » - pour les conseils facheune - et de « Modes & Travaux » - pour les patrons à découper et le bon sens domestique. Mais le plus passionnant dans La Mode illustrée, ce ne sont pas les corsets, les robes de taffetas et les modistes. C'est son courrier des lectrices, au nom très curieux : l'« Endiguement des renseignements ».

Mi-rubrique de mode, mi-rubrique de savoir-vivre, cette foire aux questions est administrée par la directrice de publication elle-même, Emmeline Raymond, véritable mentor des familles (elle vendait même sa photo dédicacée à ses lectrices !). Elle tiendra cette rubrique jusqu'à sa mort, en 1902.

 

Pourquoi l'appeler l'« Endiguement » ? Parce qu'Emmeline a très vite saturé sous les questions pressantes de ses lectrices (90 000 abonnées dans toute la France, issues de cette bourgeoisie naissante de la fin du XIXe). Elle a donc astucieusement - et pragmatiquement - décidé de ne publier chaque semaine que ses réponses, précédées du numéro d'abonnée et de la région de résidence de la demanderesse, tout en rappelant avec humour que ses compétences se limitent à « la toilette, l'ameublement, le savoir-vivre, l'économie domestique ». Mais les questions des lectrices dépassent largement ces sujets et, à la lecture de la compilation (1870-1879) que vient d'en faire l'écrivaine marseillaise Fabienne Yvert, on voit se dessiner ce que doit être une femme « bien sous tous rapports ».


Tout y passe, les relations entre hommes et femmes, entre domestiques et maîtres, la vertu des jeunes filles... Emmeline, bonne garante de la morale bourgeoise et catholique, renseigne ses lectrices avec sérieux, autorité et esprit, en quelques phrases lapidaires non dénuées de poésie. Cette absurdité-là, aux confins du surréalisme, a plu à Fabienne Yvert, qui a l'impression d'avoir découvert un joyau littéraire à la Alphonse Allais ou à la Raymond Queneau. Quant à nous, on plonge avec délices dans ces pré­occupations dérisoires d'un temps disparu. Une époque où les femmes goûtent aux charmes de la bourgeoisie avec, en toile de fond, un contexte politique chaotique (Commune, guerre franco-prussienne, les colonies). Amusez-vous à imaginer les questions posées par les lectrices de l'époque et bienvenue dans un monde où les fourchettes à écrevisse sont indispensables !

 


... la suite dans Causette #25...

Publié le 31 Mai 2012
Auteur : Johanna Luyssen | Photo : Jean Vigne / Kharbine-Tapabor
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