Ceci est mon corps Publié le 24 Mars 2020 par MARION ROUSSET

Seins : chérissons-les !

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De l’Antiquité à nos jours, la pomme a toujours été le modèle du sein parfait. Il existe pourtant autant de poitrines que de visages. Ces poitrines, il est plus que temps de les libérer des normes qui les corsètent, affirme la philosophe Camille Froidevaux-Metterie.

« Le gros touffu, le p’tit joufflu, le grand ridé, le mont pelé. Tout tout tout tout je vous dirai tout sur le zizi », chantait Pierre Perret en 1974. Ce tube, qui décrivait l’appareil masculin sous toutes ses coutures, on pourrait s’amuser à le reprendre aujourd’hui pour évoquer la forme des seins. Seul problème : l’idéal de la poitrine en demi-pomme, dotée de tétons capables de défier les lois de la gravité, continue de hanter l’imaginaire. À tel point que les nichons – les vrais – n’en finissent plus de se dissimuler derrière des coques en mousse, comprimés par des armatures en fer. « Quand ma fille avait 12 ans et demi, nous sommes allées lui acheter son premier soutien-gorge. Le seul modèle que la vendeuse a pu nous proposer était rembourré ! Du temps de ma propre adolescence, nous portions de petits triangles en coton... », enrage la philosophe féministe Camille Froidevaux-Metterie, qui publie ces jours-ci une étude sur les seins sous-titrée En quête d’une libération. « C’est un signal aberrant qui insuffle l’idée que ces poitrines naissantes ne sont déjà pas suffisantes, qu’elles sont imparfaites avant même d’exister. De quoi inoculer aux adolescentes le virus de la détestation de soi et faire d’elles d’éternelles complexées. » Un « petit choc » personnel, point de départ de l’enquête qu’elle a menée auprès de quarante-deux filles et femmes qui ont accepté de se faire interviewer et photographier torse nu.

On y découvre les humiliations quotidiennes que chacune a pu vivre. Ce médecin qui parle d’« apparence décente » pour convaincre sa patiente de procéder à une reconstruction mammaire après une mastectomie et qui s’exclame : « Mais vous vous rendez compte ? Vous allez voir ça dans la glace tous les jours ! » Ou cette vendeuse de lingerie, s’adressant à la mère sous les yeux de la fille, qui fait la moue : « C’est un peu œuf au plat pour l’instant. » C’est aussi Zoé qui, à 54 ans, se souvient de la pique d’un camarade de collège : « Sophie, elle a des oranges, mais Zoé, elle a des pamplemousses. » Et se croit aujourd’hui obligée de dire à son chirurgien : « Regardez, j’ai une forme horrible... » pour justifier sa décision de passer sous le bistouri. « Ne pas avoir de seins ou en avoir trop, qu’ils soient en poire ou qu’ils tombent, que les tétons pointent ou qu’ils soient ombiliqués, les motifs d’avoir honte sont infinis », déplore la philosophe. S’ajoute à cela la peur d’avoir « des seins en gants de toilette » si on allaite. Les plus invisibles étant sans doute ceux des vieilles, ces poitrines plates, ridées et affaissées. Nao, qui a travaillé en Ehpad (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), s’est confiée à l’autrice : « Ça m’a marquée de voir des seins de femmes de 90 ans [...]. Socialement, c’est comme la déchéance absolue. »

 

La suite dans Causette #110...

Publié le 24 Mars 2020
Auteur : MARION ROUSSET | Photo : Illustration MARIE BOISEAU pour Causette
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