Société Publié le 23 Mars 2020 par SYLVAIN CLÉMENT

Laissez crier les p’tits papiers

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Valérie Niquet a plusieurs surnoms accrochés à sa queue-de-pie. « Crieuse publique de la Croix-Rousse », « Mon général », « La dame au képi »... Deux fois par mois, le dimanche matin, cette comédienne-chanteuse déserte les planches pour le bitume du IVe arrondissement de Lyon et déclame messages de fraternité, d’indignation ou mots doux écrits par les gens du coin.

Elle envoie valser ses talons. Mégaphone bleu accroché à la main, elle grimpe sur le siège passager de la Dyane décapotable couleur crème, louée pour l’occasion. Derrière le volant, Fred, le proprio de la belle Citroën, n’a plus qu’à s’exécuter : « À droite, plus à gauche, recule un peu, plus vite, arrête-toi là, c’est bien ! » Képi vissé sur le crâne, queue- de-pie soignée et robe noire à boutons dorés, la crieuse alpague la rue et bat le rappel. « Bonjour mesdames, bonjour messieurs. Rendez-vous à 11 heures place des Tapis pour la criée publique des messages. Venez avec votre bonne humeur »,s’égosille Valérie Niquet, des terrasses de café au marché de la Croix-Rousse à Lyon (Rhône), en imitant plutôt effi- cacement l’accent marseillais. Premierstop, les passant·es écarquillent lesyeux. Deuxième arrêt, le vendeur de bananes lui lâche son plus beau sou- rire. Troisième pause, les militant·es pour les élections municipales peuvent remballer leurs tracts... Valérie leur a volé la vedette.

À quelques pas de là, place des Tapis, la foule se masse autour de la gratte du professeur Zitouni en attendant la star du jour. Puis, à 11 h 10, la voilà qui se pointe. Zygomatiques bien réveillés, elle s’extirpe du véhicule vintage sous le regard impatient de l’assemblée. Le silence se fait, la maîtresse de cérémonie réajuste sa coiffe et prend place derrière son pupitre. Quelques notes de l’opéra Carmen en introduction et la pétillante quadragénaire se met à réciter une soixantaine de textes écrits sur des petits bouts de papier. Tantôt burlesques, parfois clownesques, souvent décalés et politisés, mais toujours humanistes et réalistes.

Levée du courrier

Ces petits papiers, qu’elle crie en public, cette « mi-comédienne, mi-chanteuse » tombée dans la marmite théâtrale à sa majorité, les a récupérésquelques jours plus tôt dans les neuf boîtes aux lettres qu’elle a fabriquées et mises à la disposition des habitant·es

du quartier, dans des bars, un théâtre, un centre social... « N’importe qui peut laisser un mot pour que je le lise ensuite sur la place publique. Peu importe que cela soit des déclarations d’amour, des témoi- gnages dramatiques ou une croix gam- mée dessinée, je ne cache rien, je montre tout », explique cette féministe de la première heure, au cœur bien ancré à gauche. « Comme je m’arrête deux mois durant l’hiver, les boîtes sont pleines lors de la reprise », explique Valérie, qui, en ce 8 mars, amorce son retour. Celle à l’entrée du Bistrot Jutard débordeen effet de courriers. Le temps detrouver la bonne clé, Valérie Niquet l’ouvre, ramasse son précieux trésor, papote, distribue ses flyers, prendun jus d’ananas et poursuit sa route. Direction le Drôle de zèbre. Mêmes échanges, mêmes complicités... seule la fraise a remplacé le fruit exotique durant le ravitaillement. Et ainsi de suite. Jusqu’à se poser au Bistrot fait sa broc’ avec un petit côtes-du-rhône bien mérité après une aussi jolie récolte.


La suite dans Causette #110...

Publié le 23 Mars 2020
Auteur : SYLVAIN CLÉMENT | Photo : Photos ANTOINE MERLET pour Causette
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