Grand Reportage Publié le 10 Juillet 2011 par Malika MACLOUF

Les stigmates infinis des femmes de Bosnie Le viol comme arme de guerre

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Quinze ans après la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine, 20 000 victimes de viols commis pendant le conflit attendent toujours qu’on leur rende justice. À l’image de leur pays, rongé par les divisions ethniques, la corruption et la désorganisation, les femmes bosniaques ne parviennent pas à se reconstruire. Leurs corps ayant été utilisés comme champs de bataille, elles nous expliquent que si, de Sarajevo à Tripoli, le viol est employé comme arme de guerre à part entière… c’est parce que ça marche.

 

‘Nous sortions du camp glaner de quoi manger. Les soldats gardaient nos enfants pour s’assurer qu’on reviendrait. Ils m’ont violée au retour d’une de ces sorties. » Božana1 frémit à ce souvenir malgré le soleil d’avril baignant le caravansérail de Sarajevo. En 1992 éclate la guerre de Bosnie, qui entérine l’éclatement d’une Yougoslavie moribonde depuis la chute du Mur, en 1989. Cette femme menue de 47 ans, cheveux courts, maquillée et habillée avec soin, raconte la rafle à Semizovac, près de la capitale, puis l’enfermement dans un logor, un camp, avec ses deux petits. Chassée après son viol, Božana entame un exil itinérant pour regagner la Bosnie en 1996, à la fin du conflit. Les retrouvailles avec son mari sont impossibles. « Après tout ce qui s’était passé, je haïssais les hommes, et lui-même avait vécu trop d’horreurs pour comprendre. » Divorce, remariage avec un ami d’enfance, puis nouveau divorce. « Mon nouveau mari voulait savoir. Moi je ne pouvais pas parler. Même mes enfants ne sont pas au courant. »

 

 

Ces stigmates indicibles, ils sont trop nombreux à les porter depuis le conflit qui a ravagé le pays, il y a presque vingt ans. Aux massacres des populations bosniaques s’ajoutèrent les viols de masse, employés comme arme de nettoyage ethnique. Entre 20 000 et 50 000 femmes furent ainsi outragées, dont 90 % de Bosniaques.

 

 

 

« J’ignore comment j’ai survécu »

 

Le viol, cette « lente forme d’assassinat », selon l’auteure

 

Slavenka Drakulic, a laissé en Bosnie des milliers de victimes, placées au ban de la société, démunies et souvent déracinées. Trop fragiles, la plupart d’entre elles se disent incapables de travailler. « Je n’en ai la force ni physique ni psychologique, regrette Mirela*, 40 ans. Aujourd’hui, je survis. J’ai l’impression d’être normale, fonctionnelle, mais parfois, je crois éclater. » Originaire de Rogatica, dans l’Est, elle est séparée de sa famille dès le début de la guerre, et enfermée plus

 

d’un mois dans l’école secondaire qu’elle avait fréquentée dans son enfance, reconvertie en logor. « Je me souvenais

 

de la cuisine au sous-sol. C’est là qu’on m’a violée trois à quatre fois chaque nuit. » Des larmes troublent l’or de ses yeux, mais Mirela ne vacille pas. Inspirant à fond, elle chasse les souvenirs en allumant une nouvelle cigarette. « Notre ancien voisin, l’assassin de mon père, a fini par me mêler à un convoi de vieilles femmes pour un échange de prisonniers. J’ai passé le reste de la guerre chez mon cousin. Je n’ai jamais parlé et il ne m’a posé aucune question. J’ignore comment j’ai survécu. »

 

Aux viols s’ajoute l’hécatombe familiale : père et frère tués dès 1992, comme les grands-parents et le bébé de 2 ans ; mère brisée et gravement diabétique. Pour veiller, seule, sur cette dernière et sur ses cinq frères et sœurs, Mirela s’accroche aux calmants et à la psychothérapie, comme toutes ses compagnes d’infortune. Ils vivotent à sept avec l’équivalent de 600 euros d’allocations diverses, dont 250 euros que touche Mirela pour les viols subis.

 

 

 

...la suite dans Causette #15...

Publié le 10 Juillet 2011
Auteur : Malika MACLOUF | Photo : Steeve LUNCKER / Agence VU
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