Eclairage public Publié le 27 Mars 2019 par AURÉLIA BLANC et ANNA CUXAC

Les ragnagnas, une affaire d’État ?

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Début mars, les député·es de La France insoumise ont déposé une proposition de loi pour la gratuité des protections périodiques. Au même moment, le Huffington Post publiait un sondage sur la façon dont les Français·es percoivent les règles et leur impact sur le travail des femmes. Où l’on découvre que 73 % des 18-24 ans (mais seulement 36 % des plus de 55 ans) sont favo- rables à la création d’un « congé menstruel » qui permettrait aux femmes souffrant de règles douloureuses de ne pas se rendre au travail. Alors, on pose la question : les règles doivent-elles faire l’objet d’une politique publique ?

Bastien Lachaud Député de La France insoumise

« À l’occasion du 8 mars, j’ai déposé, au nom de mon groupe à l’Assemblée, une proposition de loi pour la gratuité des protections menstruelles. Nous voulons mettre un terme à la précarité menstruelle, c’est-à-dire au poids du coût budgétaire que représente pour beaucoup l’achat de tampons ou de serviettes.

Dans le concret, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) établirait un modèle à prix contrôlé et remboursé à 100 % par l’Assurance maladie pour chaque type de protections existantes (tampons, serviettes jetables, mais aussi coupe menstruelle, serviettes lavables...). Le remboursement se ferait sur présentation de la facture, de la même manière qu’on envoie à l’Assurance maladie son ticket de caisse de lentilles de contact. Nous n’avons pas les moyens techniques pour estimer le coût de cette loi, mais il faut trouver l’argent quand il s’agit de mesures d’intérêt géné- ral. Bien sûr, ces “génériques du tampon” répondront à des normes sanitaires strictes, contrôlées par l’ANSM. Cette proposition de loi est en effet l’occasion de légiférer aussi sur les sanctions à prendre contre les marques qui manquent de transparence sur la composition de leurs produits. Stop au glyphosate et aux perturbateurs endocriniens dans les tampons ! » 

 

Peggy Sastre Journaliste scientifique et essayiste

« Sur le papier, je trouve que la prise en charge des pro- tections périodiques est une bonne idée. Reste à voir comment elle peut être financée et, surtout, ce qu’elle peut produire dans les faits. Je demeure globalement favorable à une intervention minimale de l’État dans la vie des individus, même (et sans doute surtout) si cela se fait sous couvert de bons sentiments. Reste que le remboursement des frais menstruels pour les femmes les plus désavantagées économiquement, comme les femmes les plus pauvres ou les détenues, ne me semble pas absurde, car c’est une réelle question de paix sociale et de santé publique. Mais je ne suis pas favorable à la prise en charge pour toutes les femmes et personnes menstruantes.

Plus largement, je me méfie des aspects les plus spec- taculaires et superficiels de ce débat sur la précarité menstruelle, comme ces “performances” consistant à se balader sans protections et dégueulasser tout sur son passage en disant que cela va donner une “leçon” à l’État (non, l’État s’en fout, mais la femme de ménage qui va passer derrière, peut-être déjà moins). Je suis aussi très dubitative face à toutes les appréhensions mystiques de la chose. Car s’il est perspicace d’estimer qu’une femme pauvre devrait se faire aider pour se procurer des protections, ça l’est déjà beaucoup moins de se barbouiller la figure de sang menstruel en croyant que cela va redorer le blason des règles, qui demeurent un déchet corporel... »

 

Jihenne Tliba Déléguée syndicale Sud dans une association de santé

« Avec des collègues syndiqué·es, nous venons de proposer à la direction de l’association dont nous sommes salarié·es de mettre en place un congé menstruel d’un jour par mois pour chaque femme en ayant besoin. Nous observons une injustice physiologique : des femmes souffrant lors de leurs règles prennent un jour de congé ou une RTT. Ou alors, elles s’obligent à venir au travail et, dans ces conditions, travaillent forcément moins.

Elles ne peuvent pas compter sur les médecins pour obtenir un arrêt maladie : une fois sur deux, ils répondent qu’il est normal d’avoir mal. On sait que certaines femmes traversent des années d’errance médicale avant qu’une endométriose soit diagnostiquée. Par ailleurs, on peut avoir très mal durant ses règles sans souffrir d’endométriose : les arrêts maladie ne sont donc pas une réponse satisfaisante.

À celles et ceux qui craignent qu’un congé menstruel favorise une discrimination à l’embauche, nous répondons qu’on ne va pas se refuser d’améliorer le droit parce que certain·es pourraient le retourner contre nous. Et à celles et ceux qui estiment qu’un congé spécifique aux femmes va donner des arguments aux sexistes, nous disons que le féminisme, ce n’est pas de dire que femmes et hommes sont pareils. Nos différences physiologiques font que dans le sport, par exemple, nous ne concourons pas ensemble. »

 

Daniela Lévy Porte-parole d’Osez le féminisme !

« Le congé menstruel est une fausse bonne idée. Nous n’y sommes pas favorables, car cela contribuerait à stigmatiser encore davantage les femmes et à renforcer les stéréotypes. À l’embauche, les femmes courent déjà le risque d’être discriminées au motif qu’elles ont la possibilité d’avoir des enfants. Avec le congé menstruel, il y aurait de nouveau un rappel à la biologie.

Les règles, ce n’est pas une maladie, et la plupart des femmes peuvent tout à fait travailler pendant cette période. Il faut distinguer ce qui relève d’une pathologie, comme l’endométriose, qui touche 10 % des femmes. Là, il s’agit de faire appliquer le cadre légal des congés maladie. Donc, la question qui se pose, c’est plutôt celle de la prise en charge de la santé des femmes et des tabous qui empêchent le diagnostic. L’endométriose, par exemple, reste une maladie très méconnue et il faut compter sept ans avant qu’un diagnostic soit posé. C’est là que se situe le problème.

Regardons les faits : le congé menstruel existe déjà dans un certain nombre de pays. Au Japon, où la loi le permet depuis 1947, il est pris par moins de 1 % des femmes. Cela doit nous permettre de tirer des conclusions. » 

Publié le 27 Mars 2019
Auteur : AURÉLIA BLANC et ANNA CUXAC | Photo : © CAPTURES D’ÉCRAN FACEBOOK – WIKIPEDIA
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