Coulisses Publié le 05 Mars 2019 par Aurélia Blanc

Vernon Subutex, bonne came en série

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La série française la plus attendue de 2019 débarque sur nos écrans en avril. Librement adaptée de la saga de Virginie Despentes, elle réunit les personnages qui ont fait le succès du roman, dans une « dramédie » rock attachante. Causette s’est faufilée sur le tournage.

À dire vrai, on ne les avait même pas remarqué·es. Ni cette joggeuse, ni ces jeunes parents avec leur landau, là-bas, pas plus que cette mamie d’allure bourgeoise ou cet homme en costard-cravate absorbé par son portable… Jusqu’à ce que, d’un coup d’un seul, tout ce petit monde se mette en mouvement et qu’on réalise qu’il s’agit non pas de l’habituelle population bigarrée des Buttes-Chaumont (Paris), mais d’une troupe de figurant·es. « Allez, on se remet en place, les artistes ! » lance à la volée la chargée de figuration, tandis que l’équipe technique se retrouve contrainte de marquer une pause, parce qu’un promeneur (bien réel, celui-là) balade un perroquet hurlant au bout d’une laisse. Bienvenue aux Buttes-Chaumont !

En cet après-midi de mai, le plus atypique des parcs parisiens accueille le tournage de Vernon Subutex, la série adaptée du best-seller de Virginie Despentes. Neuf épisodes de trente minutes, dans lesquels on suit les pérégrinations de Vernon – un disquaire au chômage expulsé de son appartement – et de sa bande. « Après avoir lu le livre, j’ai appelé Virginie pour savoir si elle serait d’accord pour en faire une série, et elle m’a dit oui. Pour la réalisation, on a pensé à Cathy Verney [Fais pas ci, fais pas ça, Hard…, ndlr], qui a accepté aussi. Et la première question qu’on s’est posée, c’est : qui va être Vernon ? Je m’attendais à ce que Virginie me parle d’un acteur allemand de huitième zone qu’elle aurait vu dans une pièce », dit en riant Juliette Favreul, l’une des productrices de la série. C’est finalement Romain Duris qui se verra proposer le rôle. « On n’a vu personne d’autre. Comme pour Céline Sallette, qui interprète la Hyène », précise Emmanuel Daucé, coproducteur de la série.

C’est ainsi qu’on retrouve sur le tournage un Romain Duris vieilli, barbetouffue et cheveux mi-longs, incarnant un Vernon charismatique et un peupaumé. Ce jour-là, l’équipe met enboîte une scène du troisième épisode, dans laquelle l’ancien disquaire, qui ne sait pas où crécher, discute sur un banc avec Céleste, la jeune serveuse tatoueuse. « Cathy, je comprends pas ce qu’il va se passer à la fin [de la scène]. Peut-être que Vernon pourrait faire un truc avec sa cigarette, là...», suggère Romain Duris à la réalisatrice. Contrairement à d’autres réalisateurs, cette dernière est présente sur le plateau, au plus proche de ses acteurs et actrices.

De l’aveu de ses équipes, ses méthodes de travail sont assez peu conventionnelles. Pas de marquage au sol pour « placer » les comédien·nes, un son naturel mixé en direct, un dispositif léger permettant de tourner en pleine rue : outre ses choix techniques, Cathy Verney laisse une grande liberté de jeu à ses interprètes... qui le lui rendent bien. « Romain Durisest un immense acteur, confie-t-elleaujourd’hui. Il est arrivé très préparé, il a beaucoup travaillé pour entrer dans lepersonnage. Mais en même temps, et c’est là où il est incroyable, il veut qu’on le bouscule, qu’on l’amène à chercher ailleurs. Donc les choses se sont aussi construites sur le plateau, ensemble. Il y a eu une sorte d’alchimie créative, on était tous les deux portés par le roman. »

 

Fresque sociale

Pour l’adapter à l’écran, Cathy Verney – également coscénariste de la série – a dû prendre des libertés avec le texte de Virginie Despentes. « Je pense qu’il faut savoir s’éloigner, pour ne pas trahir », assume-t-elle. Tournée durant trois mois entre Paris, Cannes et Barcelone, la série s’est affranchie du découpage original de l’œuvre, puisqu’elle reprend dans cette première (et a priori unique) saison le tome 1 du livre ainsi qu’une partie du tome 2. Le personnage d’Anaïs (l’assistante du malfaisant producteurLaurent Dopalet), interprété par lachanteuse Flora Fishbach, y apparaîtdès le premier épisode – alors que, dans le roman, elle n’arrive que dans le deuxième tome. Sa romance avec la Hyène y est aussi plus explorée.

Quant à Vernon, il n’a plusseulement pourbut de trouver un toit. Pour faire delui un vrai héros de série, Cathy Verney a choisi de développer l’intrigue autour des cassettes vidéo,celles que lui a laissées son ami, lecélèbre chanteur Alex Bleach, avant de mourir. « Vernon est le gardien de la mémoire d’Alex, c’est sa mission. Le plus important pour lui, c’est de garder ces cassettes et de trouver une caméra pour les lire. Il cherche à découvrir ce qu’il y a dessus, et la Hyène [la détective mandatée par Dopalet] aussi. Il y a toute une enquête, qui est un prétexte pour faire évoluer les personnages », explique-t-elle.Car s’il y a bien une chose que l’on retrouve fidèlement dans ce VernonSubutex, c’est la fresque sociale dépeinte par Virginie Despentes. C’était là, sans doute, la principale difficulté de l’exercice : parvenir à donner chair à cette galerie de per- sonnages brillamment écrits, sans les affadir ni les trahir.

 

“Shoots de nostalgie”

Un pari réussi, tant grâce au casting – chose rare, ce sont des comédien·nes trans qui interprètent les personnages trans – que grâce au travail d’écriture et d’interprétation. Au fil des épisodes, on navigue donc entre différents milieux sociaux, différents destins. Surtout, on entre avec délice dans l’intimité des personnages. Celle de Vernon, bien sûr, dont on a du mal à savoir s’il fait preuve d’une grande sagesse ou d’une totaleinsouciance. Celle d’Émilie (ÉmilieGavois-Kahn), vieille amie de Vernon, dont la jeunesse exaltée a laissé placeà une touchante solitude. Ou cellede Xavier, scénariste aigri et victime consentante de sa vie petite-bourgeoise, que l’acteur Philippe Rebbot parvient à nous rendre attachant.

Et puis il y a ces flash-back quiémaillent la série – ces « shoots de nostalgie », comme les appelle Cathy Verney – qui nous permettent d’entrevoirce que chacun·e a été, avant le début des désillusions et des amitiés qui se délitent. Le temps d’un instant, on se retrouve dans l’effervescence du début des années 1990, quand la boutique de disques de Vernon était pleine à cra- quer, qu’on faisait la fête sans penser à demain, qu’on avait la musique pour seule religion. Cette époque où le sex, drugs and rock’n’roll ne se résumait pas encore à un pâle slogan marketing, mais se vivait au jour le jour.

À travers cette « comédie humaine », c’est en fait la mémoire d’une génération désenchantée qui se fait jour – en l’occurrence, celle de Virginie Despentes, 50 ans cette année. « Vernon est d’une génération qui s’est toujours dit sans futur. C’était “vivre vite et mourir jeune”. Le problème, c’est qu’on a vieilli », résume l’acteur Philippe Rebbot, alias Xavier.

Mais la nostalgie a beau affleurer, elle est loin de résumer la série. Parce qu’il y a des touches d’humour. Une certaine énergie, aussi. Janis Joplin, Les Thugs, Daniel Darc, les Ramones,The Raveonettes ou Antenna... Onse laisse porter par cette bande-sonléchée, qui fait de Vernon Subutexune « dramédie » résolument rock. À l’image de son héros, ce témoin de la vie d’avant, au contact duquel les personnages vont peu à peu se reconnecter à eux-mêmes et à leur mémoire partagée.

« Avec Vernon apparaît l’espoir de retrouver cet esprit collectif qu’ils avaient perdu. Il y a de nouveau cette possibilité de vivre ensemble autrement », décrypte Cathy Verney, qui a travaillé quatre ans sur ce projet. Elle aurait pu choisir de conclure la série sur l’image de Vernon, seul sur son banc, tel qu’il apparaît à la fin du tome 1. Elle a préféré mettre le clap de fin sur une note plus positive. « J’avais envie de donner une vision optimiste de l’humanité. Je crois qu’on en a besoin. Et c’est aussi ce qui m’a bouleversée dans le roman », confie-t-elle.

Comme celui de Despentes, sonVernon Subutex ne relate pas seulement la trajectoire d’un homme qui se retrouve à la rue. « Ce que raconte la série, dit-elle, c’est la naissance d’une communauté. » Et la bonne nouvelle, c’est qu’on n’a même pas besoin d’avoir lu le livre pour la rejoindre.

Publié le 05 Mars 2019
Auteur : Aurélia Blanc | Photo : © X. LAHACHE - JE FILMS / TETRA MEDIA FICTION / CANAL+
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