Santé Publié le 06 Février 2019 par Audrey Lebel

Réparer les mutilées Article paru en janvier 2017 dans le hors-série

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Se faire reconstruire le clitoris : un acte loin d’être anodin qui nécessite une prise en charge globale des patientes excisées. La Maison des femmes de Saint-Denis, en banlieue parisienne, qui a ouvert ses portes en juillet, accueille et propose une restauration clitoridienne à celles qui ont été brisées.

Dans son bureau, où les cartons sont encore entassés et d'où se dégage une odeur de peinture fraîche, Mathilde Delespine, sagefemme et coordinatrice de la Maison des femmes de Saint-Denis, explique à sa patiente, Ibrahima 1, les soins auxquels elle a droit dans cette toute nouvelle unité. « Des psychologues peuvent vous aider à chasser certaines images, un sexologue est là pour discuter de ce qui vous fait mal quand vous faites l’amour. Une fois par mois, enchaîne la jeune femme, il y a aussi un groupe de parole réservé aux femmes excisées. Vous pouvez aussi vous faire opérer, mais ce n’est pas une obligation. »

Ibrahima, tout juste 27 ans, écoute attentivement. Comme 200 millions de femmes dans le monde 2, cette Ivoirienne a été « coupée », selon ses propres mots, lorsqu’elle était enfant. Avant de l’ausculter, Mathilde Delespine lui montre des schémas de l’anatomie féminine. « Ces dessins représentent différents sexes. Il n’y a pas d’un côté les femmes qui ont un sexe normal et de l’autre celles excisées qui sont anormales. Ici, c’est le clitoris. La petite peau au-dessus est le capuchon clitoridien. Quand on pratique une excision, on coupe ce capuchon. Vous aviez déjà vu ça ? » demande la sage-femme. « Non », répond Ibrahima. Mathilde Delespine simplifie volontairement la définition de l’excision, qui, selon l’Organisation mondiale de la santé, est l’ablation partielle ou totale du clitoris et des petites lèvres, avec ou sans excision des grandes lèvres. D’autant que ce n’est pas le cas d’Ibrahima.

Pour que la patiente voie son sexe à elle, direction la salle d’auscultation. Les portraits de Frida Kahlo, Benoîte Groult, Rosa Parks, Lucien Neuwirth ou encore Malala ornent les murs de la Maison des femmes, inaugurée en juillet. Ghada Hatem, cheffe de la maternité de l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis, dont la Maison des femmes dépend, a bataillé pour que son bébé voie le jour. Ce lieu « qui prend en charge les femmes de A à Z », explique-t‑elle, compte, en plus du suivi de grossesse et outre l’unité de prise en charge des mutilations sexuelles féminines, un planning familial, un service consacré aux victimes de violences conjugales, intrafamiliales, et un autre aux violences sexuelles. Seule la salle d’opération se trouve toujours dans les murs de l’hôpital Delafontaine. C’est là que se trouvait auparavant l’unité destinée aux femmes excisées, ouverte, elle, dès 2013. Le nombre de reconstructions clitoridiennes oscille entre deux et quatre par semaine, que les Drs Ghada Hatem et Stéphane Bounan se partagent. « On s’est formés auprès du Dr Foldes 3 lui-même, Dieu sur terre ! » se vante la gynécologueobstétricienne. En trois ans, 4 500 patientes sont venues pour un accouchement. Chaque année, l’unité en détecte 700 concernées par l’excision. « Environ 14 à 16 % des patientes », précise-t‑elle. Face à ce constat, elle a décidé d’agir. « En maternité, on a accès au corps des femmes et à leur périnée. C’est un lieu de repérage des victimes de violences, dont l’excision », ajoute Mathilde Delespine.

« Je vous donne ce miroir pour que vous puissiez voir comment est fait votre sexe. Vous avez déjà senti l’endroit de votre clitoris ? » demande la sage-femme à Ibrahima. La réponse est non. « C’est cette chose dure, vous sentez ? » L’excision n’enlève « que » la partie émergée du clitoris. « Il reste donc une partie importante du clitoris interne qui peut être une source d’excitation sexuelle, soit par la stimulation de la zone cicatricielle située juste au-dessus du clitoris, soit par stimulation de la partie profonde du clitoris au cours du coït », explique Arnaud Sevène, sexologue. « Même si moins de 1 cm est visible à l’extérieur, il mesure entre 6 et 7 cm et peut même aller jusqu’à 12 cm en fonction des femmes, détaille Mathilde Delespine. Lors de l’excision, on enlève entre 0,5 et 2 cm. Si un jour on vous opère, on ne va pas vous faire une greffe. On va prendre le clitoris qui est à l’intérieur de vous et le faire ressortir à l’extérieur. »

Les raisons d’une reconstruction peuvent être multiples. Il peut s’agir de réparer ce que l’excision a pu provoquer comme dégâts : déchirures du périnée lors de l’accouchement, infections vulvaires, urinaires… « Il y a des cas qui ne se discutent pas, explique le Dr Hatem. Quand elles sont infibulées 4 ou presque, que la pénétration est quasi impossible, cela relève purement du médical. » En effet, « l’une des causes majeures de leur venue à la consultation, ajoute le Dr Sevène, ce sont les douleurs au cours de la pénétration liées à ces complications ». Vient ensuite la volonté de restaurer son corps, de le rendre entier. Puis le souhait d’améliorer la sexualité de son couple en retrouvant du plaisir et donc du désir.

Asmaou a été excisée à 7 ans. « C’est comme si j’avais un moteur en moi qui ne s’allumait pas, confie cette Guinéenne de 36 ans qui souhaite se faire reconstruire. Pour avoir envie de faire l’amour, parfois, même si ça ne me plaît pas, je regarde des films pornos pour chercher quelque chose qui me réveille. » Elle côtoie un garçon depuis quelques mois. Il sait qu’elle est excisée. « Mais il ne m’a pas encore découverte, souffle-t‑elle. Je n’ai pas envie de passer la nuit avec lui tant que je ne suis pas normale. Faire l’amour, ça me bloque. Je peux rester des mois, voire un an, sans rien faire, ça ne me dérange pas. Je n’ai pas de désir en moi. Ça me fatigue, ça me dégoûte. »

Lala se souvient de son premier rapport sexuel. « Ça m’a brûlée, fait très mal, on aurait dit qu’il me mettait du piment sur le sexe et qu’il le nettoyait avec. Ça me brûlait partout. » Alors, après plusieurs mois d’hésitation, elle saute le pas. « L’opération a changé ma vision du sexe. Désormais, il suffit que mon mari touche mon clitoris pour que je ressente du plaisir. Maintenant, c’est moi qui vais vers lui pour qu’on fasse l’amour », dit fièrement cette Sénégalaise de 34 ans opérée il y a un an. « Avant l’opération, j’avais honte de dire que j’étais excisée. » Aujourd’hui, non seulement Lala dénonce activement cette pratique, mais elle serait prête à porter plainte si on excisait sa fille : « Peu importe si c’est mon mari, ma mère ou ma grand-mère. » Avant d’avoir recours à cette reconstruction qui, considérée comme un acte de chirurgie réparatrice, est pris en charge à 100 % par la Sécurité sociale, Lala a été suivie par Sandrine Edwards. Psychologue, elle accompagne depuis trois ans les femmes excisées tout au long de leur processus de réparation. L’un de ses plus beaux souvenirs ? « Une patiente, après l’opération, m’a dit : “Mme Edwards ! Il se passe quelque chose dans mon corps, il faut que vous m’expliquiez. Je vous promets, j’aurais pris n’importe quel homme dans la rue !” Elle était pourtant très éprouvée dans son corps de femme : mariée de force à 13 ans en République démocratique du Congo, excisée le jour même de ses noces, dépucelée dans la foulée, battue, violée quotidiennement », raconte-t‑elle gravement.

À Saint-Denis, les patientes de la Maison des femmes sont, selon le Dr Hatem, majoritairement originaires « du Mali, de Guinée et de Côte d’Ivoire », trois des trente pays où est pratiquée l’excision. Beaucoup d’entre elles sont françaises. Élevées ici, nombreuses sont celles qui, parties « au pays » pour les vacances, sont tombées toutes jeunes entre les mains d’exciseuses. « Certaines ne s’en souviennent plus et le ciel leur tombe sur la tête quand nous le leur révélons au moment où elles viennent en consultation. Une de mes patientes l’a découvert lors de sa grossesse. Elle était dans une colère énorme. Elle me disait : “Comment ma mère, qui milite contre l’excision, nous a imposé ça sans avoir le courage de nous en parler !” »

« Il y a une très forte demande de reconstruction du clitoris. Mais parfois, il faut savoir dire non, vous n’avez pas besoin d’être opérée », indique le Dr Hatem. D’abord parce que l’intervention peut réveiller des traumatismes. Ensuite parce que certaines femmes, malgré cette mutilation, sont dans la capacité physiologique de ressentir du plaisir, mais ce sont les violences subies qui peuvent entraîner un blocage plus global dans les rapports : « Si une femme vous dit “j’ai très souvent mal, mais parfois il m’arrive de ne pas avoir mal du tout”, c’est qu’elle est tout à fait fonctionnelle sur le plan de la sexualité », confirme le Dr Sevène. L’urgence est alors une réparation plus psychique que physique. « Ce qui leur fait beaucoup de bien, par exemple, c’est qu’on leur dise : “Mais vous savez, une femme non excisée, il peut lui arriver de simuler. Elle aussi elle s’emmerde, parfois !” garantit la gynécologue. C’est une délivrance pour elles. Elles croient ce que leur racontent nos journaux féminins à la con : que les femmes s’envoient en l’air quarante-cinq fois par jour et que c’est formidable à tous les coups. » « L’idée, poursuit Mathilde Delespine, c’est de leur donner des conseils pour faciliter les rapports : avoir recours aux préliminaires, utiliser du lubrifiant, essayer la masturbation. »

Ibrahima, elle, n’a pas encore décidé si elle aurait recours à la chirurgie. Elle commencera par assister au groupe de parole. À partir de là, les spécialistes de l’unité détermineront conjointement avec elle si l’opération est nécessaire.

1. Le prénom des patientes a été modifié.

2. Selon un rapport de l’Unicef de février 2016.

3. Pierre Foldes, chirurgien urologue, a inventé et développé la chirurgie réparatrice de la vulve pour les femmes victimes de violences sexuelles, d’excision ou d’infibulation.

4. L’infibulation est le fait de coudre partiellement les petites lèvres, avec pour effet une fermeture quasi complète de la vulve et un rétrécissement de l’orifice vaginal.

Publié le 06 Février 2019
Auteur : Audrey Lebel | Photo : Julie Balagué pour Causette
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