Société Publié le 21 Janvier 2019 par Propos recueillis par Anna Cuxac

Parents d'enfants trans : « À partir du moment où les parents d'un ado trans lâchent du lest, il va nettement mieux ! »

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Nicolas Rabain est psychologue clinicien et maître de conférence à l'Université Paris Diderot. Depuis un an, il coanime, au sein d'un service de pédopsychiatrie parisien, des groupes de parole abordant l'identité sexuée des enfants et des adolescents transgenres. Dans un premier temps, le questionnement transidentitaire est discuté avec les jeunes patient·es. Puis, dans un second temps, leurs parents sont réunis à leur tour. Cette double prise en charge groupale est une première en France. Pour enrichir notre dossier "Ados : leur monde est queer" (Causette #96), nou nous sommes entretenues avec Nicolas Rabain au sujet de l'effet de ces groupes de parole sur les parents.

Causette : Comment est née l'idée de ces groupes de parole destinés aux enfants et aux ados ?

Nicolas Rabain : En premier lieu, je tiens à souligner que nos propositions théorico-cliniques émanent d'une réflexion menée face à une population suivie en ambulatoire dans un service de pédopsychiatrie. Compte tenu de ce biais, nous ne pourrons en aucun cas émettre quelque hypothèse que ce soit qui concernerait l'ensemble des enfants ou des adolescents transgenres.

Pour répondre à votre question, l'idée de ces groupes provient avant tout d'une demande de nos patient·es. Compte tenu de leur vécu d'isolement, les réunir en fonction de leur âge dans un espace où la parole est libre leur permet d'avancer dans leurs réflexions sur leur transidentité. C'est ainsi que nous avons mis en place un groupe à médiation à l'attention d'enfants âgés de 6 à 10 ans et un groupe de parole pour ados âgés de 13 à 19 ans. Au sein de notre institution, nous ne considérons pas comme pathologique en soi le fait d'être transgenre, binaires ou non binaire. Il est pour nous question d'une construction singulière de l'identité. Aussi arrive-t-il, bien entendu, que certaines personnes trans présentent une pathologie psychiatrique, tout comme les personnes non trans.

Ce que l'on observe toutefois plus régulièrement chez les personnes trans, ce sont des signes anxiodépressifs liés aux interactions interpersonnelles au sein d'une société encore très retardataire dans sa tolérance vis-à-vis des personnes trans. Par exemple, il est fréquent qu'une idéation suicidaire fasse suite à des difficultés rencontrées en milieu scolaire. D'où l'importance de proposer un accompagnement médicopsychologique tel que notre dispositif groupal. Ainsi, on retrouve chez les patient·es transgenres des questions cliniques singulières liées à leur environnement familial et socioculturel : la vie de quartier et le positionnement de l'équipe des enseignants dans un établissement scolaire changent souvent la donne.

Enfin, certaines familles viennent aussi à la consultation afin d'être orientées dans le cadre d'une transition. Il s'agit alors de bénéficier de l'aide d'une équipe pluridisciplinaire composée, entre autres soignants, d'un endocrinologue, d'un chirurgien et d'un pédopsychiatre avant de recourir ou non à un bloqueur de puberté, ou encore à une hormonothérapie.

 

Pourquoi avoir créé également un groupe de parole aux parents de ces patients ?

N. R. : Il nous a semblé essentiel d'accompagner les parents dans le processus de transition de leur enfant. De fait, le dispositif groupal leur permet d'emblée de sortir d'une certaine forme d'isolement. Ensuite, le positionnement parental n'est pas sans conséquence sur le parcours des personnes trans, notamment lorsqu'elles sont encore mineures. Permettre aux parents d'élaborer leur point de vue, de sortir d'une vision monolithique, souvent normative et stéréotypée, sur la question des transidentités constitue un bénéfice non négligeable pour leur enfant. Comme avec les adolescent·es, le groupe des adultes repose sur le principe de libre association : chaque personne est invitée à dire ce qu'elle souhaite, ce qu'elle ressent, ce qu'elle a besoin de dire, ce qu'elle a besoin de questionner... Et ces questions entreront en résonance les unes avec les autres.

 

Quels sont les profils des personnes qui vous consultent ?

N. R. : Comme nous sommes l'un des seuls services de pédopsychiatrie à proposer aux mineur·es transgenres une prise en charge groupale en France, les patient·es proviennent des quatre coins du pays : de Paris, de banlieue parisienne, de villes de province, ainsi que du milieu rural. Chez ces mineur·es, environ un tiers a commis une tentative de suicide, deux tiers ont traversé un syndrome anxiodépressif accompagné d'une idéation suicidaire et 100 % ont été victimes sinon de harcèlement scolaire, du moins d'agressions transphobes.

 

Quelles premières observations générales tirez-vous sur le groupe de parents ?

N. R. : De manière générale, nous avons repéré que le groupe soulageait les participant·es, qu'il s'agisse des adolescent·es ou de leurs parents. Pour ces derniers, l'éventail de leurs positionnements est très large. Certains soutiennent leur enfant de manière inconditionnelle : « Je suis à fond derrière ma fille depuis que j'ai compris que sa transition était vitale pour elle. » On pense ici au père de Lara dans Girl*. D'autres s'opposeront, au contraire, à toute forme de transition : « Je n'utiliserai pas son nouveau prénom ! Ma fille restera toujours une fille ! » Entre ces deux extrêmes, tous les positionnements intermédiaires sont possibles.

 

Dans les témoignages recueillis par Causette, on voit qu'il y a un effet d'apprentissage inversé : c'est l'enfant qui renseigne et éduque son parent sur les notions et les enjeux de la transidentité...

N. R. : Sur la question des transidentités, il est en effet fréquent que les parents deviennent temporairement les élèves de leurs propres enfants. Ces derniers ont des informations et un savoir que leurs parents n'ont pas : un savoir subjectif qui habite leur corps, et en même temps un savoir issu des réseaux sociaux et d'un discours collectif, un champ lexical nouveau qu'ils ont à faire connaître non seulement à leurs parents, mais aussi aux professionnels qui les suivent ! Cette inversion des rôles n'est pas exclusive à la question trans.

 

Est-ce que les parents réfractaires à la transition de leurs enfants sont aidés par les groupes de parole ?

N. R. : Quand les parents participent à un groupe de parole à l'hôpital, on relève fréquemment une méfiance initiale : « Vous allez convaincre notre enfant d'aller vers la transition et nous expliquer que c'est ce qu'il lui faut ! » Or, pour nous, chaque situation relève du cas particulier. De ce fait, il nous est d'emblée impossible de savoir si le désir d'amorcer une transition va se confirmer ou pas. Nous sommes justement là pour permettre aux patient·es et à leurs parents de mettre en perspective ces questions face au regard des autres familles. En découle ce que nous nommons les mécanismes d'identification et de contre-identification. Ces jeux identificatoires ont pour caractéristiques de donner un nouvel élan aux réflexions personnelles et d'aider chacun à trouver sa propre voie, à ajuster son positionnement devant la multitude de questions ayant trait à la transidentité.

Soulignons ici que l'alliance thérapeutique se crée rapidement tant avec les patient·es qu'avec leurs parents qui arrivent désemparés, voire désespérés. Le groupe devient dès lors le seul lieu où tout peut être dit et ressenti collectivement. Il est investi comme tremplin narcissiquement revalorisant. Une crainte persiste toutefois chez nombre de parents : « Et si on soutient notre enfant dans une direction et qu'il se rend compte, dans dix ans, que ce n'était pas la bonne ? »


Que répondez-vous à cette peur ?

N. R. : Nous n'avons pas une même réponse pour tous et toutes. Nous réagissons ici aussi au cas par cas afin de relancer les échanges. Il nous semble fondamental que les parents aient eux aussi un espace de réflexion afin d'élaborer leurs craintes et d'être plus au fait des risques encourus par leur enfant – je pense ici au harcèlement scolaire. Il s'agit, en somme, de leur permettre d'être plus à même de protéger leur enfant.

Malgré l'appréhension de certains à se confronter aux questions d'identité de genre, aucun parent n'a encore déserté le groupe de parole. Tout se passe comme si l'intérêt à y participer l'emportait de loin sur les angoisses qu'il suscite. Par ailleurs, devant la détermination de leur enfant, nombre de parents que nous rencontrons finissent par s'assouplir, par s'apaiser aussi. Un exemple : à partir du moment où les parents d'un adolescent trans ont lâché du lest et autorisé l'achat d'un premier binder [sous-vêtement de compression qui permet d'aplatir la poitrine, ndlr], il s'est mis à aller nettement mieux ! Cette amélioration du patient a grandement contribué à celle de ses parents.

 

Les parents sont-ils en recherche d'explications pour comprendre « l'origine » de la transidentité de leur enfant ?

N. R. : Certains parents du groupe remettent en question leur éducation dans l'espoir de trouver des « explications ». Selon nous, les désirs parentaux inconscients peuvent influer sur la genèse de l'identité de genre de leur enfant, mais il y a sans doute un certain nombre d'autres facteurs que nous découvrirons, en partie, au fil des séances.


C'est difficile d'être dans un positionnement juste vis-à-vis de son enfant trans ?

N. R. : Certains y arrivent très bien ! D'autres se montrent « jusqu'au-boutistes », voire intrusifs. Rappelez-vous Girl ! Combien de fois le père de Lara entre-t-il dans la chambre de sa fille sans frapper ? Et combien de fois Lara proteste-t-elle ? Cette contestation est cruciale parce que, trop souvent, le droit à l'intimité des personnes trans est nié.

 

Est-ce que les parents inscrivent l'histoire qu'ils vivent dans un contexte de monde qui change et de société qui évolue ? Arrivent-ils à dézoomer ?

N. R. : Dans notre expérience, cela n'est pas encore apparu. Le terme que vous venez d'employer, « dézoomer », me semble pertinent : pour l'heure, les parents que nous suivons restent focalisés sur des questions circonscrites à la transidentité. On est encore loin du stade où ils auraient « dézoomé », comme vous dites. Peut-être que notre groupe de parole finira par le leur permettre...

 

* Dans Girl (caméra d'or à Cannes en 2018), de Lukas Dhont, Lara, 15 ans, née garçon, rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père, elle se lance à corps perdu dans cette quête d'absolu.

Publié le 21 Janvier 2019
Auteur : Propos recueillis par Anna Cuxac
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