Santé Publié le 05 Novembre 2018 par Aude Lorriaux

Gynécos : Les tauliers sont-ils de vieux machos ?

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Deux instances régissent la profession en France, le Syngof – principal syndicat des gynécos – et le CNGOF – collège de savants. À leur tête, d’éminents professeurs et chefs de service aux tempes grises dont la vision de la santé des femmes ne transpire pas toujours le progressisme. Enquête dans un milieu médical en plein remous.

« Nous ne sommes pas là pour retirer des vies. Et que la majorité des médecins soient réticents à le faire, moi, je le comprends très bien », déclarait, en septembre, Bertrand de Rochambeau dans l’émission Quotidien sur TMC. « C’est pas un homicide de faire une IVG », lui opposait la journaliste. « Si, madame », rétorquait-il. Ces propos, du président du Syngof, principal syndicat de gynécologues français, ont mis le feu aux poudres. Ou plutôt les ont remis. Car cela fait quelques années déjà que ce genre de petites phrases sorties de la bouche de grands pontes de la gynécologie, à la tête d’institutions sensément vénérables – le Syngof donc, et le CNGOF (Collège national des gynécologues et obstétriciens français, présidé par Israël Nisand) –, défraient la chronique. En 2014, un précédent responsable du Syngof, Jean Marty, affirmait qu’il n’était pas choqué par le fameux « point du mari », ce point de suture resserré effectué après un accouchement à la suite d’une épisiotomie pour donner plus de plaisir sexuel au conjoint. Au détriment, parfois, de celui des femmes, pour lesquelles cela peut s’avé- rer un calvaire : « La chirurgie est du domaine de l’art, on peut penser que certains médecins ont eu l’idée que, en modifiant un peu leur façon de suturer, ils amélioreraient un peu la sexualité, et ça, ça ne nous choque pas », disait-il. L’année suivante, alors qu’éclatait l’affaire des « touchers vaginaux », qui révélait que des étudiants en médecine apprenaient à pratiquer ces examens médicaux au bloc opératoire sur des patientes endormies,e même homme jugeait « superflu » de recueillir leur consentement.

Les rares femmes de ce syndicat à s’exprimer n’ont pas tellement relevé le niveau. Élisabeth Paganelli, secrétaire générale du Syngof, avait suscité une levée de boucliers en juin 2016 en affirmant qu’il fallait que les professionnels de santé « évitent de faire des arrêts de travail » aux femmes qui avortaient. Deux ans plus tard, à la suite du rapport du Haut Conseil à l’égalité (HCE) dénonçant des actes et des violences sexistes au sein de la profession, elle estimait que le problème était celui de l’« attirance » entre médecins et patientes.

Des violences minimisées

Israël Nisand, le patron du CNGOF, est lui aussi connu pour ses sorties polémiques. Le 10 juin 2016, devant un parterre de gynécos, il prend la défense d’un confrère accusé d’agression sexuelle sur onze de ses patientes. « Je pense qu’il n’est coupable de rien, si ce n’est des petites choses sur le plan du comportement », juge-t-il, à propos d’un homme condamné à un an de prison ferme et dix ans d’interdiction d’exercice. En avril 2017, dans Le Figaro, il affirme être « surpris qu’une femme qui vient de vivre un acte ou une parole inappropriée ne change pas sur l’instant de médecin ou de sage-femme ». Car elle « a toujours le loisir d’aller consulter ailleurs ». Deux mois plus tard, lorsque le magazine Elle lui demande s’il ne « faudrait pas insister » sur la « question du consentement auprès des médecins lors de la formation », il répond que « c’est déjà fait, à tel point qu’on a aujourd’hui des médecins dressés à obéir aux demandes des patientes et qui vont trop loin dans ce domaine ». Il nie aujourd’hui avoir prononcé cette phrase.

La liste de ces dérapages contrôlés ou non n’est pas exhaustive. Ce qui a donné l’envie à Causette d’en savoir plus sur ces deux grandes institutions. Avec 1 600 adhérents revendiqués, sur 6 675 praticiens en 2018, le Syngof est le principal syndicat de gynécos. Il fédère essentiellement des praticiens en libéral et dispose d’un président (actuellement Bertrand de Rochambeau), d’un bureau et d’un conseil d’administration qui se réunit quatre fois par an. Le CNGOF, lui, est une société savante. Créé en 1970 sous le statut d’association, il a pour objectif principal le « développement et le progrès sous toutes leurs formes de la gynécologie et de l’obstétrique ». À sa tête, un président qui peut rester cinq ans au maximum. En l’occurrence, Israël Nisand.

Médecine “paternaliste”

Au sein de la profession, les deux institutions sont perçues un peu différemment. Le CNGOF apparaît légèrement plus ouvert que le Syngof, qui a d’ailleurs refusé notre demande d’interview. Paul Cesbron, voix de gauche et ancien chef de service de la maternité du centre hospitalier de Creil (Oise), juge carrément que le Syngof est « une organisation réactionnaire » : « De Rochambeau reflète parfaitement la base réac de ses adhérents. S’il a été élu, c’est bien qu’ils étaient au courant de son opinion. C’est un syndicat corporatiste. On s’y échange des bons plans pour trouver un cabinet bon marché, par exemple. Ça ne vole pas très haut globalement », enfonce-t-il.

Les propos de De Rochambeau sur l’IVG sont condamnés par de nombreux profes- sionnels de santé. Ghada Hatem, prési- dente du Cercle d’études des gynécologues obstétriciens de la région Île-de-France (Cegorif ), se dit « horrifiée » par cette sortie. Gilles Lazimi, médecin, militant contre les violences faites aux femmes et membre du HCE « ne [se sent] pas représenté comme médecin par quelqu’un qui définit une IVG comme un homicide ». Pour lui, « cela équi- vaut aux propos du pape qui compare les médecins pratiquant l’IVG à des tueurs à gages. Il n’a aucune empathie avec les femmes qui font face à une grossesse non désirée ». Le Dr Lazimi n’hésite pas à qualifier le Syngof de « médecine paternaliste ». « C’est intenable, tance, elle aussi, Caroline Rebhi, coprésidente du Planning familial. Toutes ces phrases montrent le non-respect du corps des femmes et l’absence d’écoute. »

« Ce qui pose problème au Syngof, c’est leur vision de la santé des femmes. Ils ne veulent pas les laisser autonomes », critique Marjorie Agen, de l’Association nationale des sages-femmes orthogénistes. D’ailleurs, alors que les sages-femmes cherchent à faire reconnaître leur rôle, dans un contexte de pénurie de gynécologues, le Syngof s’est toujours opposé à ce qu’elles prennent en charge davantage d’actes médicaux. « Ils sont très anti-PMA pour toutes, anti-IVG... », lâche une membre d’une association de patientes. Bertrand de Rochambeau avait en effet signé le manifeste des médecins anti-PMA pour toutes, lancé en 2016.

Une institution qui s’interroge

Sur le CNGOF, les avis sont plus nuancés. « Dans le collège, la diversité est plus grande. Il rassemble beaucoup plus de professionnels de la fonction publique, de salariés. La notion d’intérêt général est plus forte », estime Paul Cesbron, ex-chef de service à la maternité de Creil. Pour Marie Razon, médecin généraliste qui travaille au Mouvement français pour le planning familial et à l’hôpital des Bluets, à Paris, « le CNGOF reste une référence. Quand on a un doute sur quelque chose, on se tourne vers leurs recommandations ».

Président de la commission Infécondité-AMP-Préservation fertilité, Michaël Grynberg, qui milite pour que les femmes aient le droit de congeler leurs ovocytes, juge que le CNGOF est composé de gens « majoritairement ouverts ». « Il n’y a que la GPA qui fait débat... », dit-il, ajoutant que, selon lui, Israël Nisand comme son prédécesseur à la tête du CNGOF, Bernard Hédon, « ont fait beaucoup pour les femmes ». Pour Claire Guiraud, la secrétaire générale du HCE, « le Collège n’est pas à la pointe sur les violences obstétricales, mais au moins, il laisse les femmes gynécos avancer sur le sujet en toute liberté. On est passé d’une ferme- ture totale en apparence sur cette question à une institution qui s’interroge ». Amina Yamgnane est justement chargée depuis un an, au sein du CNGOF, d’une toute nouvelle commission qui réfléchit sur ces violences. Un signe que les choses progressent, selon elle, même si la cheffe de la maternité de l’Hôpital américain de Paris reconnaît quelques désaccords avec son président. Sur l’expression « violences obstétricales », d’abord, qu’il refuse de prononcer. « Nisand, il est du genre “on se lance” et en même temps “venez pas trop me faire chier”. Un mouvement de balancier névrotique », résume-t-elle. Plus généralement, Amina Yamgnane estime qu’une certaine « culture du consentement » tarde à émerger au sein de l’institution. « Oui, il y a une méconnaissance sur ce point », lâche-t-elle.

Plus contraint que sincère

Quand on interroge le Pr Nisand, on se rend bien compte de son ambivalence, entre volonté de bien faire et réflexes d’un autre temps. Remerciant « la libération de la parole des femmes » de lui « apprendre beaucoup de choses » et maugréant ensuite à propos de la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes : « Mme Schiappa est dans une démarche démagogique quand elle se permet de dénigrer collectivement notre pratique professionnelle. » Affirmant avoir « changé ses pratiques », mais regrettant presque aussitôt ce changement : « Quand je demande à mes patientes l’autorisation de leur faire un toucher vaginal, elles me répondent qu’elles sont venues pour un examen et donc, de fait, ma question les surprend. » Ou com- ment contourner le vrai problème : celui des patientes endormies.

En décembre, Israël Nisand doit donner un exposé au titre éloquent : « Comment se prémunir des plaintes pour attouchements sexuels ? ». « Cela en dit long sur le fond ! » se désole Amina Yamgnane, une des deux seules présidentes de commission au CNGOF. C’est cette valse hésitation qui fait dire à Martin Winckler, ancien médecin et écrivain, auteur entre autres des Brutes en blanc (éd. Flammarion, 2016), que l’engage- ment du CNGOF paraît plus contraint que sincère. « Ils ont un double langage. Ils pensent que tant que ce sexisme ne sort pas des murs, ça va rester entre gens de bonne compagnie, et quand ils se rendent compte que des dizaines de milliers de personnes sont au courant et que cela va leur faire une mauvaise publicité, là, ils se disent “que pourrait-on faire”. Mais au fond, ils ne veulent pas de transparence. »

Nombreux sont les spécialistes qui se méfient des intentions du président du CNGOF. « Nisand essaie de prendre le virage au mieux, mais c’est une position opportuniste », estime Paul Cesbron. Une membre d’une association de patientes observe qu’il n’y a pas d’« unité » au sein du CNGOF sur le sujet des violences obstétricales : « On voit bien, lors de nos interventions, que certains gynécos aimeraient réagir quand d’autres ne supportent pas qu’on en parle. » « Nisand a des positions un peu rétrogrades là-dessus. Il n’accepte pas le mea culpa », lâche un obstétricien qui souhaite rester anonyme. « Ils se justifient en nous disant : “Oui, mais je travaille quatorze heures par jour...” Quand on leur parle de la discipline, ils tombent toujours dans l’émotionnel. Pour eux, ce qui est intolérable, ce n’est pas de faire une césarienne à vif, mais d’avoir passé une nuit debout », fustige Basma Boubakri, éducatrice spécialisée et coprésidente de l’Institut de recherche et d’actions pour la santé des femmes (IRASF), qui admet tout de même : « Quand on les rencontre en face à face, ils nous écoutent. » Marie *, membre d’une association de patientes, qualifie en revanche le CNGOF de « vraie mafia ». Elle leur reproche d’ailleurs de l’avoir carrément exclue de réunions de travail.

Si l’on en arrive à ce genre de dérapages, c’est peut-être aussi parce que, alors même que la profession se féminise (on compte 94 % de femmes en gynéco médicale – contre 33 % il y a dix ans – et 53 % en obstétrique, selon le Conseil national de l’ordre des médecins), les instances représentatives restent aux mains des hommes. Le bureau du Syngof est composé de quatorze membres dont quatre femmes et son conseil d’administration comporte moins d’un cinquième de femmes. Au CNGOF, on compte vingt-neuf commissions dont deux seule- ment sont dirigées par des femmes. Pour Israël Nisand, cela s’explique. Il faut avoir du temps pour se consacrer à une activité militante comme celle-ci : « Les responsables de ces instances sont souvent des retraités », assure-t-il. Or, comme la féminisation de la profession est relativement récente, « il y a encore très peu de femmes gynécos à la retraite » pour le moment. Le problème viendrait-il donc précisément du fait que ces dirigeants ne sont plus de la première jeunesse ? C’est l’avis de Caroline Rebhi, du Planning familial : « Le Syngof est un syndicat d’un autre temps. »

Les jeunes gynécos s’engagent

Bonne nouvelle, des collectifs et des syndicats de jeunes médecins se mettent en place. Ainsi, un collectif de 450 gynécologues-obstétriciens et obstétriciennes a lancé, en septembre 2017, un appel pour donner une autre image de la profession. « On avait besoin de montrer qu’on n’adhérait pas au message du CNGOF, où il n’y a que des hommes avec des cheveux blancs et une aspiration politique. Nous, les jeunes gynécos, on n’aime pas cette médecine paternaliste. On informe beaucoup plus les patientes. Et je ne les fais pas examiner au bloc par des étudiants », affirme l’une de ses signataires, par ailleurs membre du CNGOF.

Le syndicat des chefs de clinique et assistants des hôpitaux de Paris, Jeunes Médecins Île-de-france, est sur la même ligne : « La profession s’est féminisée, et avec cela de nouvelles questions sont apparues. Nous, les jeunes médecins, sommes de plus en plus éduqués à prévenir la violence envers les patientes », explique Matthieu Peycelon, secrétaire général du syndicat, qui affiche la parité. Comme quoi, tout est possible. « La révolte contre le sexisme en médecine est très récente », commente Martin Winckler. Mais l’espoir est permis. 

Publié le 05 Novembre 2018
Auteur : Aude Lorriaux | Photo : illustration : Ana Yael pour Causette
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