Témoignage Publié le 02 Novembre 2018

#PasDeVague : ''Il faut cesser d'opposer les équipes enseignantes et les équipes de direction'' 02/11/18

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Une cheffe d'établissement a écrit à Causette suite à la déferlante de témoignages de professeurs racontant la violence à l'école avec le hashtag #PasDeVague. Eux-mêmes ont réagi après le braquage d'une professeur dans un établissement de Créteil, dont la vidéo a été diffusée le 19 octobre sur les réseaux sociaux. Actuellement en fonction, notre témoin ne souhaite pas mettre les personnels de son établissement sous le feu des projecteurs et reste donc anonyme. Son témoignage est néanmoins éclairant sur les dysfonctionnements de l'Éducation nationale en matière de gestion de la violence.

Une nouvelle fois, la parole se libère et c’est tant mieux. Tant mieux qu’enfin des enseignants puissent exprimer la réalité brutale de leur quotidien, leur mal-être, leur douleur, leur souffrance au travail. Contribuable, citoyenne engagée, mère de trois enfants, ancienne représentante au sein d’une fédération de parents d’élèves, ancienne représentante syndicale, ancienne institutrice (8 ans), ancienne professeure (32 ans), je fais maintenant partie du personnel de direction depuis onze ans, proviseure adjointe d’un lycée de 1 580 élèves sans problème majeur de violence, dans le Sud-Ouest.

Le conseil de discipline tranchera…

Au début de ma carrière, jeune institutrice remplaçante, j’ai puni un jeune élève de CE1. Celui-ci m’a alors menacée : « Je vais venir avec mes frères crever tes pneus et te crever. » Affolée, j’ai, le matin même, contacté l’inspecteur de l’Éducation nationale de la circonscription qui m’a immédiatement affectée dans un autre établissement. Par la suite, j’ai assisté à plusieurs dizaines de conseils de discipline : comme enseignante, comme parent déléguée, comme personnel de direction, avec des cas assez divers.

Alors que j’étais proviseure adjointe d’un lycée professionnel industriel de 300 élèves, un élève de Seconde bac pro chaudronnerie a été surpris avec du cannabis, roulant un joint et fumant dans une salle de l’établissement. En conseil de discipline, il a été exclu définitivement. La famille a fait appel de la décision auprès du recteur, qui l’a cassée, car aucun établissement n’avait de place libre pour accueillir cet élève afin qu’il poursuive sa scolarité en chaudronnerie. Nous avons donc été obligés de le rescolariser dans sa classe d’origine. À son retour, il entre dans la classe en retard, en sifflotant, les mains dans les poches, sans matériel, sous les applaudissements de ses camarades. Sûr désormais de son impunité, il ne fait rien du reste de l’année, brave et provoque les enseignants et, finalement, de lui-même quitte l’établissement à la fin de l’année scolaire.

Dans un autre lycée professionnel tertiaire de 650 élèves, un élève de troisième MDP6, après une séance d’EPS, s’est approché de sa professeure dans le vestiaire, a baissé son short et sorti son sexe en érection. L’enseignante s’est empressée de quitter le vestiaire, choquée. Lors du conseil de discipline, les parents ont reproché à la professeure de ne pas s’être rendu compte que l’élève avait bu. Elle avait, selon les parents, mis en danger la sécurité de leur enfant. La victime devenait donc accusée et l’agresseur victime. Le conseil de discipline a exclu l’élève qui a été rescolarisé en troisième dans un lycée professionnel proche. J’ai su par la suite qu’il n’a pas terminé l’année.

Dans ce même lycée tertiaire, je reçois une élève qui a triché lors d’un contrôle, avec son téléphone portable. Je le lui confisque et le pose sur mon bureau. L’élève avoue la tricherie. Je lui demande de consigner les faits par écrit sur une petite table près de mon bureau. Tout à coup, elle se lève, reprend son téléphone et se sauve en courant. Je lui cours après et l’attrape par le poignet. Elle se débat. Je ne la lâche pas. Je lui demande de me rendre le téléphone. Elle retourne la situation, me colle au mur et me secoue. Ma tête cogne le mur à plusieurs reprises. Sonnée, je lâche enfin son poignet, elle s’enfuit et est rattrapée par le proviseur qui passait par là. Celui-ci la somme de s’expliquer et de s’excuser de m’avoir secouée. Elle refuse et l’informe qu’elle est en droit de porter plainte contre moi, car je n’avais pas le droit de lui prendre son téléphone, et surtout parce que je lui ai tenu le poignet et lui ai fait mal. Je réalise alors que je suis probablement en défaut et passible de sanction de la part de ma hiérarchie. Nous nous contentons donc d’exiger des excuses, de la punir et abandonnons l’idée de réunir un conseil de discipline.

Trois élèves passent en conseil de discipline pour avoir volé une somme de 160 euros dans le sac d’une professeure qui s’est absentée de son cours pour aller chercher des photocopies dans sa voiture. Le conseil de discipline décide l’exclusion des trois élèves. Mais les membres s’étonnent que la professeure n’ait pas porté plainte, puis comprennent que celle-ci ne l’a pas fait, car elle aurait pu être inquiétée pour défaut de surveillance…

Limiter les conseils de discipline

Le conseil de discipline est toujours un moment difficile pour les élèves, pour leur famille et pour les personnels. Il ne peut pas être réuni sans éléments factuels. Le ressenti, même s’il est réel, ne peut être un argument. La sensation de menace, même si elle est réelle, n’est pas suffisante. La décision d’un conseil de discipline, qui serait réuni sans qu’aucun dossier consistant ait été monté, sera systématiquement annulée en appel. La décision n’incombe pas au chef d’établissement, elle est le résultat d’un vote à bulletin secret des quatorze membres du conseil (représentants des élèves, représentants des parents, représentant du personnel enseignant, représentants du personnel de la collectivité territoriale, membres de droit, CPE, gestionnaire, chef d’établissement). Un élève exclu par un conseil de discipline peut faire appel de la décision auprès du recteur. Si l’exclusion est confirmée, le directeur départemental des services de l’Éducation nationale doit trouver un nouvel établissement pour l’élève exclu.

Je lis dans les discussions #pasdevagues, que les chefs d’établissement essaient de convoquer le moins de conseils de discipline possible et qu’ils touchent une prime s’ils réussissent à en réduire le nombre. C’EST FAUX. La tenue du conseil de discipline doit répondre à des critères formels énoncés dans la circulaire du 1er août 2011 signée par le ministre de l’Éducation nationale de l’époque, monsieur Chatel. Jean-Michel Blanquer [actuel ministre, et dont voici les propositions suite au débat sucité par l'agression de la professeur de Créteil] était alors le numéro 2 du ministère, en charge de la direction générale de l’enseignement scolaire. Cette circulaire sur « les mesures de prévention et alternatives aux sanctions » incitait clairement à limiter les conseils de discipline. Elle indique :

– Que toute sanction doit prendre une dimension éducative ;

– Qu’une procédure disciplinaire doit être engagée en cas de violence verbale à l’adresse d’un membre du personnel de l’établissement ou de violence physique à son encontre ;

– Que toute sanction est soumise au respect des principes généraux du droit.

Elle rappelle également le principe de l’individualisation conforme à la règle d’équité : les sanctions ne peuvent atteindre indistinctement un groupe d’élèves.

Il implique de tenir compte du degré de responsabilité de l’élève. La sanction ne se fonde pas seulement sur l’acte en lui-même, mais également « sur la prise en compte de la personnalité de l’élève, surtout s’agissant des mineurs, ainsi que du contexte dans lequel la faute a été commise ».

La circulaire de messieurs Chatel et Blanquer insiste sur les « mesures de prévention et d’accompagnement ». Il s’agit de mesures qui visent à prévenir la survenance d’un acte répréhensible, qu’il convient de privilégier avant de réunir un conseil de discipline.

Le chef d’établissement scolaire est presque toujours un ancien enseignant ou conseiller principal d’éducation (CPE). Il devient, à sa nomination, représentant de l’État et doit faire appliquer les textes en vigueur et faire preuve d’une loyauté sans faille...

Le rapport du jury de concours de recrutement des personnels de direction indique que le candidat « doit faire preuve d’éthique professionnelle, qui s’exprime à travers le sens de l’intérêt général et de l’État, le sens des valeurs de la République, la loyauté à l’institution et le sens des responsabilités d’éducateur, la confiance en l’éducabilité de tous les élèves auxquels sont dus respect, bienveillance et attention ». On le voit bien : le chef d’établissement doit obéir aux injonctions parfois paradoxales de sa hiérarchie et il est le seul interlocuteur des professeurs, qui ne connaissent que lui et lui expriment leurs difficultés et leur souffrance au travail. Jusqu’ici, sa hiérarchie lui demandait de favoriser le dialogue et d’éviter autant que faire se peut le conseil de discipline.

Le bon sens des chefs d’établissement a permis de composer avec la nécessité d’envisager l’exclusion de certains élèves et celle de temporiser la demande de certaines équipes pédagogiques. Car il a constamment présent à l’esprit :

– Qu’exclure un élève, c’est reporter le problème dans l’établissement d’à côté, sans régler le problème de fond. Et qu’en excluant un élève, il libère une place pour un élève exclu d’un autre établissement (chaque élève étant soumis à l’obligation scolaire, s’il est exclu par conseil de discipline, il doit être immédiatement rescolarisé) ;

– La difficulté de gérer la situation des élèves polyexclus ;

- Que précipiter la déscolarisation de certains élèves, c’est les exposer à des risques de trafics, de violences urbaines ou de radicalisation ;

- L’importance de l’image de l’établissement : si on y tient trop de conseils de discipline, cela développe une image négative pouvant amener les familles à retirer massivement leur enfant.

À terme, c’est donc la survie de l’établissement qui peut être menacée. Car les baisses d’effectifs, ce sont des postes d’enseignants menacés, voire supprimés.

Un public d’élèves en mutation

Mon témoignage n’a pas vocation à défendre la position des chefs d’établissement ni à les plaindre, mais à montrer que la violence scolaire n’est pas nouvelle et que sa prise en compte dépasse largement le cadre des sanctions et des exclusions.

Par les exemples vécus que j’ai décrits, je souhaite montrer la difficulté rencontrée par les équipes pédagogiques et par les équipes de direction depuis de nombreuses années, face à un public d’élèves en mutation. Dire que la massification de l’enseignement a permis l’élévation du niveau de connaissance des générations est une évidence. Reconnaître que celle-ci a engendré une transformation des relations entre les élèves, les familles et l’école en est une autre. Travailler à réduire les inégalités sociales et permettre à tous les élèves de bénéficier d’un enseignement de qualité s’impose maintenant à nous.

Cela ne peut plus se faire au détriment des conditions de travail des enseignants.

Le métier d’enseignant a changé. Il est urgent que les professeurs soient formés sérieusement, non plus exclusivement à la didactique de leur discipline, mais également à une pédagogie adaptée aux nouveaux publics, à la transmission de certaines formes d’éducation et de codes sociaux et culturels, dont certaines familles sont socialement ou économiquement empêchées.

En ce qui me concerne, après presque quarante ans dans l’Éducation nationale, j’ai l’impression d’être au centre d’un conflit de valeurs : celles du personnel de direction qui doit suivre les injonctions paradoxales de sa hiérarchie, celles de l’ancienne enseignante syndicaliste qui voit les conditions de travail de ses collègues profs se détériorer de jour en jour, et celles de la citoyenne engagée qui ose encore néanmoins espérer un futur désirable et qui sait que l’école est le dernier rempart, notamment les lycées professionnels, contre la violence les trafics ou le radicalisme.

Il s’agit donc, et de manière urgente, de cesser d’opposer les équipes enseignantes et les équipes de direction. L’institution et notre ministère doivent ASSUMER les conséquences des instructions (pour certaines intéressantes, néanmoins) qu’ils nous ont demandé de faire appliquer il y a sept ans, et ne pas faire reposer sur les établissements les effets de ces décisions, en laissant croire à un certain laxisme de ses chefs d’établissement.

Il convient donc de travailler ensemble sur la gestion de crise, sur la façon d’accueillir le mieux possible les élèves en difficulté, de lutter contre l’exclusion scolaire, d’enrayer la violence à l’école et de redonner aux enseignants l’autorité dont ils doivent faire preuve, le respect qu’ils méritent et les conditions de travail décentes nécessaires à l’exercice de leur métier.

Cela ne peut passer que par une prise en compte économique et sociale des familles en difficulté, un nombre d’encadrants scolaires suffisant : assistants d’éducation, CPE, psychologues, des classes moins chargées et un travail en équipe.

Le recours à la multiplication des centres fermés, à la police, aux retraités de l’armée dans les établissements n’est absolument pas une réponse éducative aux problèmes rencontrés.

Publié le 02 Novembre 2018
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