A votre santé ! Publié le 09 Octobre 2018 par Propos recueillis par Sarah Gandillot

Chirurgie de l’obésité : “On n’opère pas un estomac, on opère une personne !” 09/10/15

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Un récent rapport de l’Igas, l’Inspection générale des affaires sociales, a souligné l’essor de la chirurgie bariatrique en France. Catherine Grangeard, psychanalyste et spécialiste de l’obésité, revient sur les dangers de ces interventions et du manque d’accompagnement.

Ces dix dernières années, les interventions bariatriques ont triplé pour atteindre le chiffre de 60 000 en 2016. Pour mieux comprendre ce qui se passe dans la tête d’une jeune femme en situation d’obésité, qui se pose la question de la chirurgie, Catherine Grangeard, psychanalyste et spécialiste de l’obésité, publie, avec la journaliste Daphnée Leportois, un roman « feel good » et grand public sur le sujet. Avec La femme qui voit de l’autre côté du miroir, les deux auteures ont fait le choix de la fiction pour permettre aux lecteurs et lectrices de mieux saisir les enjeux de l’obésité. Qu’est-ce qui conditionne le regard que l’on pose sur soi ? Pourquoi la chirurgie semble-t-elle parfois le seul recours alors que, bien souvent, elle n’en est pas un ?

Causette : Pourquoi l’essor de la chirurgie de l’obésité vous inquiète ?

Catherine Grangeard : Ce qui est inquiétant, c’est l’espoir placé dans un acte que l’on espère relever du miracle. Ce qui m’inquiète vraiment, ce sont ces chirurgies mal préparées, mal suivies, comme le dénonce le rapport de l’Igas. En soi, une chirurgie de l’obésité n’est ni bien ni mal. La question est : « Est-elle adaptée à telle personne, est-ce le bon moment pour elle ? » En faire une solution alors qu’on n’a pas cherché à comprendre comment l’obésité s’est installée peut mettre en difficulté la personne. La concevoir comme un acte chirurgical sans se rendre compte que la personne voit se modifier son rapport à l’alimentation et à son corps pose vraiment problème. On n’opère pas un estomac, on opère une personne !

Pourquoi, selon vous, n’est-ce pas une solution miracle ?

C. G. : La personne opérée a une histoire, elle est singulière. La considérer uniquement comme un IMC [indice de masse corporelle, ndlr] est réducteur ! Si elle n’a pas conscience que la façon dont elle se nourrit ne vient pas de nulle part, que même parfois le corps gros est une solution – devenue certes aussi un problème – eh bien, cela crée des drames. Voir une « réussite » (en termes de kilos perdus) qui laisse une personne démunie face à ce qui lui arrive interroge. Je vous donne un exemple. Après une chirurgie, une femme se voit de nouveau regardée, approchée, draguée. Or, il se trouve qu’elle a vécu plus jeune des traumas sexuels. Mais de cela, jamais il n’en a été question lors de son parcours de chirurgie, quand les raisons de l’obésité étaient abordées. Il ne s’agissait que de parler sport et diététique. Sans prise en charge psy, une fois la protection des kilos évanouie, cette femme est encore plus malheureuse. Pourtant, consciemment, elle voulait perdre du poids… Il faut toujours s’intéresser à la personne, dans sa globalité, avant une telle intervention chirurgicale !

Les femmes en particulier y ont largement recours. Comment l’expliquez-vous ?

C. G. : Les femmes ont intégré que, pour être heureuses, elles doivent correspondre aux canons de la beauté. Si leur corps s’en éloigne, cela va leur poser d’autres types de problèmes qu’aux hommes. La confusion « beauté-santé » est à l’origine des tentatives de perte de poids, en dehors de toute raison médicale. Ainsi, la fabrique de l’obésité se met en route. À chaque régime entrepris, quelques kilos supplémentaires au bout du compte… Et un malaise grandissant. D’où, à pourcentage égal d’obésité avec les hommes, une majorité de femmes se fait opérer.

Les femmes ont des points communs en tant que femmes dans la société, mais elles ont aussi chacune une histoire singulière. Il s’agit de comprendre avec chacune ce qu’il y a derrière les kilos…

Que faudrait-il donc faire pour mieux lutter contre l’obésité ?

C. G. : Beaucoup d’axes sont à travailler en même temps ! La qualité des produits alimentaires, bien sûr, les tarifs des produits les plus sains, l’offre, pour résumer, est à revoir. Interdire les publicités mensongères, on sait que les pubs donnent envie, elles sont même payées pour cette raison. Contrôler les sites minceur qui rendent obsessionnels et qui s’autocongratulent. Par ailleurs, puisqu’il existe plusieurs types de morphologies, que des mannequins en témoignent. Mais vraiment, pas une de temps en temps… La diversité passe aussi par l’âge ! Tout ceci donnera une idée de la beauté bien différente et l’idéal dans lequel on se projette sera modifié. Car c’est en fonction de cet idéal, qui agit sans même que l’on s’en rende compte, que l’on est plus ou moins bien dans sa peau. Lutter contre la grossophobie passe déjà par ça, par soi-même, par exemple, « se préparer pour aller à la plage » avant l’été révèle bien cette dictature des apparences. 

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                       La femme qui voit de l’autre côté du miroir, 

                        de Catherine Grangeard et Daphnée Leportois.

                       Éd. Eyrolles, 192 pages, 14 euros.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié le 09 Octobre 2018
Auteur : Propos recueillis par Sarah Gandillot | Photo : Félicien Delorme
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