L'époque Publié le 04 Septembre 2018 par Propos recueillis par Aude Lorriaux

Tinder pas bueno

blog post image

Elles et ils n’en dorment plus à force de forniquer, ressentent des angoisses après une série d’échecs, perdent ou prennent du poids, font de l’eczéma… et se sentent saturé·es, débordé·es, envahi·es par une profusion de rendez-vous galants. Des utilisateurs et utilisatrices racontent leur état limite, généré par cette application de rencontre.

“ Je ne dormais presque plus. J’ai eu de l’eczéma sur le sexe ”

Leeroy, 32 ans, a commencé sur Tinder en décembre 2016

« Ma personnalité est orientée vers les relations longues. Au début, j’attendais une vraie connexion, j’en attendais trop. Il m’est arrivé de passer plusieurs heures en continu sur Tinder. Je me suis dit que pour trouver une aiguille dans une botte de foin, il fallait que je fasse plein de bottes de foin. J’avais l’impression de jouer quelque chose d’important à chaque fois que je mettais un like. J’ai eu des rapports sexuels avec sept personnes en deux mois de temps. Alors que coucher avec plusieurs personnes différentes d’un jour sur l’autre, ce n’est pas quelque chose que j’arrive à soutenir. On n’est pas véritablement présent. J’étais pas dispo sur le plan émotionnel, et les filles en voulaient plus. J’ai vu que j’avais joué avec le feu et les sentiments des autres. Je me suis trouvé pris dans un étau de mauvaise conscience. Les gens sont dispo le soir, donc tu te retrouves à 3 heures du mat à baiser avec quelqu’un, et quand tu fais ça presque tous les jours, tu deviens dingue. J’étais constamment occupé par des relations qui n’avaient pas de sens, ni de chance de devenir autre chose que ce qu’elles étaient puisque j’étais déjà en tranches, morcellé, divisé à l’intérieur. Au bout d’un mois et demi, je ne dormais presque plus. J’ai eu de l’eczéma sur le sexe. J’étais en contradiction avec moi-même et l’eczéma c’est un truc psy, je somatisais. C’était vraiment destructeur. »

... La suite dans Causette #92.


“Tinder joue avec l’attente de l’inattendu, mais sans jamais la satisfaire ”

Igor Galligo est chercheur en philosophie à l’EHESS * et chercheur associé en design et théorie des médias à IXDM, en Suisse. Il est aussi le fondateur du think tank Noödesign. Son dada : analyser les transformations produites par les nouvelles technologies sur les organisations psychiques et sociales.

CAUSETTE : Certaines personnes ont une utilisation intensive des applications de rencontre et développent du stress, de l’anxiété, une forme de déprime... Est-ce que les applications de rencontre favorisent cette sorte de « burn-out » ?

IGOR GALLIGO : Difficile d’affirmer que l’usage de Tinder engendre de l’eczéma. Les expériences de Tinder varient en fonction des sensibilités, physiologies et psychologies de chaque utilisateur. Cependant, je pense que l’expérience d’usage de Tinder est structurellement déterminée par son ergonomie. Selon la psychologie freudienne, le philosophe grec Platon et le romantisme allemand, le sentiment amoureux se développe toujours à partir de la perception d’une qualité extraordinaire chez quelqu’un. Or nous sommes capables de passer des heures pour trouver cette qualité chez une personne. La ruse de Tinder est de jouer sur cette insatiable tendance. Il donne à voir autant de profils qu’il y a de membres inscrits, pour entretenir la croyance qu’une personne extraordinaire est probablement présente parmi l’immense quantité de membres connectés. Il faut juste encore swiper [balayer du doigt sur un écran un profil non retenu, nldr] un peu plus pour la découvrir et acheter les options qui le permettent !

La recherche de l’extraordinaire est structurellement et économiquement entretenue par Tinder. L’application ne propose plus de questionnaire, comme c’était le cas sur Meetic, mais un nombre immense de choix, qui stimule cette tendance psychique et permet d’en faire l’expérience. Cette expérience se réalise sur un mode consumériste, car la recherche peut se faire quasi simultanément en chatant avec plusieurs personnes à la fois. Il se produit donc ce que l’on nomme en sciences cognitives un « phénomène de multitasking » [différentes tâches sont réalisées dans une même unité temporelle, ndlr]. Le paradoxe, c’est que, sur Tinder, le multitasking devient un multidating. Plusieurs « dates » sont programmés puisque plusieurs matchs sont possibles simultanément. Le processus de recherche de la rencontre unique et idéale est alors constamment fragmenté. Tinder joue donc avec « l’attente de l’inattendu », mais sans jamais la satisfaire car il dissémine et dissipe structurellement notre attention, ce qui complique systématiquement la recherche amoureuse. Ce processus est très déceptif.

... La suite dans Causette #92.

Publié le 04 Septembre 2018
Auteur : Propos recueillis par Aude Lorriaux | Photo : © J. SANDER/PLAINPICTURE
21502 vues | 0 commentaire

Déposez votre commentaire
J'aime Causette