Reportages Publié le 04 Septembre 2018 par Virginie Roels, envoyée spéciale à Rochdale

la série qui brise le silence Crimes sexuels en Angleterre

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Three Girls, c'est le titre de cette série britannique coup de poing, diffusée sur Arte en juin. C’est surtout l’histoire vraie de centaines d’adolescentes ou préadolescentes victimes d’un vaste trafic sexuel perpétré par un gang d’hommes pakistanais à Rochdale, petite ville ouvrière du nord de l’Angleterre. Nous sommes retourné·es sur les lieux du crime pour comprendre l’impact de cette série, vue par plus de 8 millions de Britanniques, sur la ville et ses habitants.

Enclavée entre deux collines, encerclée d’ artères d’autoroutes, Rochdale, située à une vingtaine de kilomètres de Manchester, restera pour longtemps synonyme de ce que les Britanniques appellent le « grooming », comprenez les abus sexuels sur des enfants par des adultes. Dans cette ville de 100 000 habitant·es, frappée de plein fouet par la crise, les rues symbolisent à elles seules l’abandon dans lequel est laissée sa population, sa jeunesse : les Cash Bingo, boutiques de paris, et autres Money Shop, où l’on peut échanger de l’or contre de l’argent, fleurissent à chaque coin de rue.

Ici, on ne vit pas, on survit. Visages marqués par l’alcool, bossu·es, femmes à l’oeil tuméfié, fatiguées… la misère se lit sur les visages. Dès cinq heures, les derniers commerces encore ouverts abaissent leurs rideaux de fer. Restent des groupes de gamin·es se baladant sans but : « Fuck the police ! » nous crie une écolière de 14 ans accompagnée de deux copines du même âge, s’empressant d’ajouter : « Désolée, on est défoncées, on a bu ! » Appuyée contre un mur de la rue principale, Coddy, jeune femme de 19 ans, un peu ado, un peu adulte, nous confie : « Quand je marche en ville, j’ai peur. Je regarde autour de moi en permanence car je sais que, à moi aussi, cela aurait pu m’arriver. J’ai deux amies qui sont des victimes. Elles vivent terrées chez elles, souvent seules, profondément dépressives. La diffusion de la série Three Girls les a renvoyées au passé, c’est comme si elles ne pouvaient plus en sortir… »

Plus de 300 victimes

Ce passé qu’elle évoque est sordide. Entre 2004 et 2012, plus de 300 enfants et adolescentes, âgées de 11 à 16 ans, ont été sexuellement exploitées par un groupe d’hommes pakistanais sans que ni la police ni les services sociaux réagissent. La grande majorité des agresseurs avait entre 25 et 60 ans, étaient des pères de famille respectés par leur communauté, travaillaient à Rochdale comme chauffeur de taxi ou épicier-kebab. « J’avais 14 ans quand cela a commencé, j’ai été abusée par cinquante hommes, peut-être plus… », raconte une victime dans un documentaire réalisé par la BBC en 2017, The Betrayed Girls. « J’avais pris du speed, je ne savais pas où j’étais. Un homme est venu, puis un autre, je ne pouvais pas bouger, cela a duré toute la journée », décrit une autre. « J’étais chez cet homme, ivre, toujours ivre, détaille une troisième. Il a fermé la porte, hilare. Je vomissais sur le lit, il est monté sur moi. Un homme l’accompagnait, armé d’un rasoir et disait : “Je vais te taillader, je vais te taillader !” Je criais, je vomissais. L’homme au rasoir m’a mis la lame sur la gorge et son sexe dans la bouche. »

À Rochdale, depuis la diffusion, en mai 2017 sur la BBC, de la série Three Girls, qui retrace fidèlement le calvaire de trois de ces gamines, pas un jour ne se passe sans que de nouvelles victimes se fassent connaître. Lors du procès, en 2012, quarante-sept victimes avaient été identifiées. Elles sont aujourd’hui plus de trois cents. En juillet dernier, la municipalité a lancé un appel à témoignages, mis en place un numéro vert, envoyé des agents dans les rues, les écoles, pour les encourager. Un peu tard…

... La suite dans Causette #92.

Publié le 04 Septembre 2018
Auteur : Virginie Roels, envoyée spéciale à Rochdale | Photo : GUILHEM ALANDRY POUR CAUSETTE
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