Causette s'en mêle Publié le 30 Août 2018 par Julia Lamarque

« Tu sais, Julia, les obèses, ça marche aux États-Unis, mais pas ici »

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Ce matin, dans la « Boîte aux lettres de Causette », nous avons reçu ce témoignage. Une fois n'est pas coutume, on vous parle de mode. Parce que c'est énorme, sans mauvais de jeu de mots. Julia, 25 ans, est mannequin à New York, Montréal, Bruxelles... Détails qui n'en sont pas pour l'histoire, elle mesure 1,72 m et fait un 36-38.

Il y a quelques semaines, j'ai rencontré une agence parisienne qui m'avait recrutée à distance afin de me faire travailler sur le marché européen. Cette agence, que je ne nommerai pas, avait mis en avant son ouverture d'esprit et avait stipulé qu'elle ne me demanderait pas de maigrir. 

Contrat signé en poche, pleine de confiance pour la suite, je m'en vais faire leur connaissance. J'ai été présentée aux membres de l'équipe – entassés dans un appartement des quartiers chics parisiens - qui n'ont pas manqué de me dévisager.

Un soupir pour tout accueil. Je suis immédiatement mal à l'aise face à mon interlocutrice, qui me fait signe de la suivre dans son bureau.
« Ah, mais en fait tu es très très curve! » [Ronde, ndlr.]

Face à elle et à son acolyte, qui détaillent chaque millimètre de mon corps de leurs yeux méfiants, je m'assois en retenant ma respiration, par peur de laisser paraître un insoutenable bourrelet.

« On est vraiment trop déçues... C'est vraiment trop dommage, mais pas dommage pour nous hein ! C'est dommage pour toi », me martèlent-elles. Elle se lève et s'empare du mètre. Telle une bête de compétition entourée de ses acheteurs potentiels, je dois leur montrer mon plus bel angle.
« 99 centimètres, c'est beaucoup trop ! C'est vraiment trop curvy ! »

Elle fait une pause tout en se tenant la tête, comme par désespoir.
« Ah, mais moi, je suis super embêtée... parce que je ne savais pas du tout que tu étais curve... »

Entre ses mains, ma carte de mannequin qui comporte mes mensurations les plus récentes. Incrédule, je m'enquiers du poids à perdre : « 6 centimètres de hanches, grand minimum. »

On parle de quatre tailles, je n'ai plus qu'à me raboter les os des hanches.
« Sachez que je ne maigrirai pas pour vous, mais si je peux me permettre, je ne pense pas qu'il soit possible d'effectuer un si gros changement tout en étant en bonne santé, leur dis-je.
- Si, si c'est possible! Regarde dans les émissions comme Koh-Lanta, où des gens vont sur des îles désertes, il s'affament et ils réussissent à être maigres, eux.

J'encaisse.

« Non, mais ce n'est pas de notre faute, c'est la faute du marché. »
Je perds patience.
« Vous savez, pour que le marché change, il faut que des personnes se mouillent.
- Mais tu sais, Julia, aucune Française ne peut s'identifier à ton corps. »

Pourtant, je connais les chiffres. La taille moyenne de la Française est un 42.
« On pourrait éventuellement te proposer pour des contrats de beauté... Mais quand bien même un client te choisirait, une fois qu'il verra ton corps, il se rendra bien compte que ce n'est pas possible... » Reprenant son souffle, elle continue :« Et puis même quand on voit tes bras, on se rend tout de suite compte que tu n'es pas mince ! »


À ce moment-là, plus personne ne parle. En même temps, le doux bruit du silence devient agréable, comparé aux attaques auxquelles je suis confrontée. Son regard se tourne vers son écran d'ordinateur et fait des allers-retours dans ma direction.
« Mais, dis-moi, ton portfolio, il est complètement retouché ! C'est dingue comme tu n'as pas l'air de ça en vrai ! »


Elle ferme maintenant son ordinateur, prend son téléphone et se rend sur mon profil Instagram. Elle me pointe plusieurs photos, l'une après l'autre.
« Mais là, tu étais plus mince !
- Cette photo a été prise il y a deux semaines,
lui dis-je.
- Et sur celle-ci ? T'étais plus mince !
- Elle date d'hier, je lui réponds.
- Cest peut-être l'avion qui t'a fait enfler alors ! Tu as vraiment beaucoup de gras au visage ! »

Alors que je me prépare à partir, elle m'achève : « Tu sais, Julia, les obèses, ça marche aux États-Unis, mais pas ici. »




Je m'appelle Julia, j'ai 25 ans, je mesure 1,72 m et je fais un 36-38. 


Cela fait un peu moins de deux ans que j'exerce le métier de mannequin au Canada et aux États-Unis. Je suis considérée comme mannequin « in between », un joli mot pour dire que je n'ai ni les mensurations d'une mannequin de podium, ni celles d'une grande taille. Si certaines de mes photos sont quelque peu retouchées, je me bats quotidiennement pour que mon image soit la moins modifiée possible.

Mon âge et mon expérience m'ont aidée à relativiser ce rendez-vous, ce ne serait peut-être pas le cas d'autres filles. Si cela m'était arrivé plus tôt, au début de ma carrière, j'aurais été détruite. Je suis consciente de ne pas être la première ni la dernière victime de ce type d'expériences, qui sont malheureusement communes.

Peut-on autoriser une agence à dévaloriser le corps d'autrui ? Je ne trouve pas acceptable de normaliser ce type de comportement. Je me pose beaucoup de questions sur l'effet de leurs paroles, mais eux s'en posent-ils ?

Conseiller à quelqu'un de perdre du poids jusqu'à en être malade va à l'encontre de ce que doit être une agence, c'est-à-dire un lieu bienveillant d'écoute et de conseils.

Le marché, c'est ce qu'on en fait. Nous sommes témoins d'un virage au sein de l'industrie de la mode. Tandis que dans certains pays, on dénote ce mouvement de diversité corporelle, la France se démarque encore par sa vision hermétique d'un idéal désuet. Une distorsion de la réalité.

Il y a, malgré tout, des personnes qui bataillent pour briser les codes d'un modèle dépassé, comme certains agents avec lesquels je travaille. Ils se reconnaîtront...

Publié le 30 Août 2018
Auteur : Julia Lamarque | Photo : DS Sanchez
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