HORS-SÉRIE HISTOIRES D'A. Publié le 24 Juillet 2018 par Anna Cuxac

Trop poly pour être deux 24/07/18

blog post image

C’est un drôle de rendez-vous qui se tient une fois par mois, à Paris : simples curieux ou pratiquants chevronnés, des dizaines de personnes se retrouvent pour discuter de polyamour. Entre digressions conceptuelles et retours d’expérience, il y a toujours quelque chose à dire sur les amours multiples, en toute transparence.

Vous en connaissez peut-être la philosophie : le polyamour, c’est, selon ses amateurs et amatrices, « la possibilité de relations multiples dans un cadre consensuel et éthique ». A savoir, fréquenter plusieurs personnes en même temps, en les mettant au courant. Et dans la vraie vie, on fait comment ? Le 22 mai, Isa et Gaël, deux quadras, animaient le Café Poly, la réunion mensuelle d’information, au Café de Paris, à Ménilmontant.

Une quinzaine de nouveaux et nouvelles, un peu intimidé·es, s’installent sur les grandes banquettes bordeaux de la vaste arrière-salle du bar, qui accueille le Café Poly pour une préréunion, avant que ne déboulent les dizaines d’habitué.es. Ici, on se présente par son prénom, auquel on ajoute le pronom par lequel on veut être genré·e (« elle », « il » ou « iel »), et on agite les mains façon marionettes pour applaudir – geste emprunté à la langue des signes – afin de limiter la cacophonie. On vient mû par une sorte de curiosité embarrassée ou, à l’inverse, avec l’assurance de celui·celle qui se sent chez lui·elle dans cette petite communauté des poly parisien·nes.

Dans un joyeux bordel, l’assistance, dont le mélange des générations est frappant, commande des bières ou des steaks-frites au patron du bar, rompu à ce chahut mensuel. Les néophytes glissent des petits papiers dans une boîte à questions, et la cantonade devise en essayant d’y répondre. Piqué au vif parce qu’Isa lui a fait remarquer que, ici, on évite les généralités de genre (il a demandé si le poly est plus facile pour les femmes ou pour les hommes), un type monopolise le micro pour s’excuser de ne pas être « aussi sachant » que les autres. Un autre gus part dans d’improbables récits d’épiphanies amicales. Gaël reprend régulièrement la main pour lire les questions qui arrivent dans la boîte.

Parmi elles, l’épineuse « Dans les relations poly, est-ce que tout est bon à dire ? » est laissée sans réponse par les participant·es. La question à laquelle ces Bisounours de la tolérance amoureuse mettent le plus de coeur à répondre, c’est : « Pourquoi venez-vous encore aux Cafés Poly, vous qui pratiquez et qui semblez bien savoir comment ça marche ? » Une dizaine de personnes tiendront à formuler une réponse, dont le fond commun est : « Parce que, ici, personne ne nous juge et que nous ne sommes qu’amour les un·es envers les autres. »

PolyAmour FAQ

Questions existentielles ou cas pratiques, quelques morceaux choisis de choses entendues au Café Poly.

Le polyamour est-il la solution pour les couples dont la phase passionnelle (18-30 mois) est déjà passée ?

ANTOINE, IL : Si tant est que les deux parties soient d’accord ! Le polyamour permet, en théorie, de vivre dans le respect de l’autre.

SIMON, IL : Ce qu’on peut dire, c’est que l’infidélité, c’est un truc de monogame. Je ne me suis jamais senti aussi fidèle que depuis que je suis polyamoureux.

Est-ce qu’on peut vivre plusieurs passions à la fois ?

ANTOINE : Ça dépend des gens, mais nous recevons beaucoup de témoignages dans ce sens.

ARTHUR, IEL : Nous avons un terme pour désigner l’arrivée d’une passion chez un·e poly, c’est la « ÉNR », ou « énergie de la nouvelle relation ». C’est une phase d’enthousiasme absolu pour une nouvelle personne. La difficulté, c’est de faire en sorte que cette intensité soit vécue sans affecter les autres relations. Peut-on désapprendre à être jaloux ?

FAUSTINE, IEL : Ce qu’on peut apprendre, c’est la « compersion ». C’est un des vocables des polyamoureux : savoir ressentir de la joie pour ce que vit l’autre en dehors de nous. Par exemple, se réjouir pour lui ou elle quand il ou elle découche. Ça demande une certaine gymnastique intellectuelle, mais on s’y fait !

Est-ce qu’il faut remettre en question la notion de couple quand on est poly, ou peut-on quand même vivre à deux dans le même appartement ?

SIMON : On peut tout à fait être en couple, vivre ensemble avec certain·es, ou pas, et chacun·e peut appeler sa ou ses relations comme il·elle l’entend. Fondamentalement, du moment que tout le monde connaît et accepte les situations, on s’en tamponne.

Comment gérer le regard de la famille ?

HÉLOÏSE, ELLE : Un truc que j’ai expérimenté : à la période des fêtes, envoyer des cartes de voeux signées par tous mes partenaires. Autre méthode : une amie a imposé ses partenaires à sa famille pour la première fois à un enterrement. Je ne vous conseille évidemment pas de provoquer un enterrement, néanmoins, c’est un jour où il est probable qu’on te foute la paix. Et la personne qui est morte s’en fout.

Est-il obligatoire de hiérarchiser ses relations ? Et comment fait-on ?

NADINE, ELLE : Certaines personnes développent ce qu’ils·elles appellent une « relation primaire », ou « relation racine », qui surpasse les autres. Pour ma part, je suis plutôt d’obédience « anarchie relationnelle », c’est-à-dire que je n’établis pas de priorités entre mes relations. Ça n’empêche pas de décider de s’installer ou de faire des enfants avec quelqu’un. Mais si tel soir, on n’a pas choisi de se voir, ça veut dire que je ne serai pas forcément à la maison. Parce qu’on n’a pas rendez-vous.

Qui ramener aux dîners de famille ?

MANU, IL : Celui ou celle qui vous semble adapté·e à la situation !

MARIE, ELLE : Quand, pour Noël, j’ai demandé à faire venir deux de mes partenaires, j’ai dit à ma famille : « J’habite avec les deux, que voulez-vous de plus ? C’est quoi, le critère différent pour les autres membres de la famille ? » Et du coup, ils ont fait de la place à table.

À partir de quel âge dire à ses enfants que maman et papa sont poly ?

LOUISE, ELLE : Les enfants, tu leur dis ce qu’ils ont envie de savoir. Les miens sont au courant que je suis poly. Avec l’homme avec qui j’habite, nous leur avons expliqué qu’on ne se trompera pas l’un l’autre, qu’on en parlera entre nous. Mais ils n’ont jamais demandé si on fréquentait, et qui. Tant qu’ils ne posent pas la question, c’est qu’ils ne veulent pas savoir.

Je suis en train de faire ma transition de mono à poly, et il y a quelque chose qui me tourmente. Ce à quoi je tiens dans la monogamie, c’est le fait qu’il y ait toujours une personne là pour moi. Et que si j’ai passé une mauvaise journée et que j’ai besoin d’elle, je serai toujours prioritaire sur sa liste. Est-ce que je dois me dire que ce besoin est une construction sociale et m’en débarrasser ?

JENA, ELLE : Ça dépend du degré de dépendance de chacun·e. Mais si c’est quelque chose de viscéral, il faut peut-être en parler à un·e professionnel·e, et je ne dis pas ça de manière péjorative. C’est peut-être une habitude monogame de concentrer sur les épaules d’une seule personne tous les besoins de la terre. J’ai des relations assez différentes avec mes trois partenaires, et des rapports de proximité variables selon les sujets. J’ai donc l’impression que si je compare à une situation monogame, j’ai plus d’occasions de me décharger, pas moins. À tous points de vue.

Publié le 24 Juillet 2018
Auteur : Anna Cuxac | Photo : illustration : Clément Soulmagnon pour Causette
3424 vues | 0 commentaire

Déposez votre commentaire
J'aime Causette