cinema Publié le 21 Mai 2018 par Ariane Allard

Cannes : la bonne mesure du palmarès 2018 21/05/18

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On ne va pas bouder son plaisir. La Caméra d'or à Girl, premier film éblouissant du jeune réalisateur belge Lukas Dhont ? Cela nous réjouit d'autant plus qu'on l'a espérée dès l'issue de la projection, comme envoûté·es par le sujet, la réalisation et l'interprétation. Quant à la Palme d'or à Une affaire de famille, signé du non moins subtil, élégant et corrosif Hirokazu Kore-eda, elle distingue l'un de nos chouchous. En clair, la justesse de ces deux prix nous ravit. On n'est pas les seul·es cela dit...

Temps (très) durs
Surprise ! Ces deux longs-métrages situés aux extrémités de ce palmarès 2018 – première marche pour l'un, sommet pour l'autre –, ont remporté l'adhésion du jury présidé par Cate Blanchett, comme celle des festivaliers. Une coïncidence suffisamment rare pour être mentionnée. Les autres récompenses, en revanche, ont davantage divisé. Sans doute parce qu'elles ont eu tendance à célébrer un sujet (social) ou une cause (politique) plutôt qu'une forme cinématographique. Or Cannes est d'abord un festival cinéphile... Une chose est sûre néanmoins : des femmes à l'enfance maltraitée, ou de la communauté afro-américaine aux migrants, cette 71e édition n'a eu de cesse de vouloir rendre visibles les invisibles. Son palmarès itou.

À ce titre, l'attribution d'un double prix du scénario fait sens, puisqu'il a été décerné à un cinéaste iranien assigné à résidence, l'excellent Jafar Panahi et sa non moins réussie fable féministe (Trois Visages) et à une cinéaste italienne, Alice Rohrwacher qui, elle, œuvre dans la parabole fantastico-sociale afin de dénoncer les injustices du monde (Lazzaro felice). Idem pour le Grand Prix du jury alloué à l'Américain Spike Lee et son BlacKkKlansman, un thriller clairement engagé (à la fois antiraciste et anti-Trump). Et idem, enfin, pour les prix d'interprétation, masculine et féminine, qui certes ont récompensé la prestation remarquable du Calabrais Marcello Fonte dans Dogman (réalisé par Matteo Garrone) et de l'actrice kazakhe Samal Yeslyamova dans Ayka (du Russe Sergey Dvortsevoy)... mais aussi, de toute évidence, la puissance politique de leurs films respectifs. L'un et l'autre s'attachant à restituer les parcours douloureux, voire violents, de deux victimes d'une société essentiellement tyrannique (mafieuse pour l'une, ultralibérale pour l'autre). Du coup, fort de ce bel élan altruiste, le jury 2018 n'a pas hésité à élargir la notion d'« outcast »... au célébrissime Jean-Luc Godard ! Sa « Palme d'or spéciale », un titre inventé rien que pour lui, saluant sans doute... ses expérimentations iconoclastes !

Temps (très) fort
Reste que ce tableau d'honneur n'est pas le seul à avoir fait parler. Sinon jaser. La cérémonie de clôture, animée par le gentiment désinvolte Édouard Baer, s'est également distinguée par l'intervention musclée d'Asia Argento. Le regard sombre et tout de noir vêtue, la réalisatrice et actrice italienne a carrément tétanisé le public en prononçant « the » nom interdit à Cannes, celui du producteur américain Harvey Weinstein. Rappelant qu'elle avait été violée par lui en 1997, précisément durant le Festival, elle n'a pas hésité, alors, à dérouler sa diatribe : « Toute une communauté lui a tourné le dos, même ceux qui n'ont jamais dénoncé ces faits. Et parmi vous, dans le public, il y a ceux que l'on devrait pointer du doigt à cause de leur comportement envers les femmes, un comportement indigne de cette industrie, de n'importe quelle industrie. Vous savez qui vous êtes. Plus important encore, nous, nous savons qui vous êtes. » Chaud devant ! Et applaudissements. Évidemment.

À la mesure de ce Festival ambigu qui, mouvement #MeToo oblige, a multiplié les événements (tables rondes, déclarations, montées des marches, flyers, etc.) « féministes », mais n'a pas été capable de sélectionner en compétition officielle plus de trois femmes cinéastes. Dont une, Eva Husson, qui s'est attiré les foudres comminatoires des professionnels (pour son très maladroit Les Filles du soleil). Des hauts et des bas qui mettent d'autant plus en relief le langage sans détour, lui, d'Asia Argento. Bravo à elle.

Temps (très) faibles
On finira sur deux regrets. D'abord, que Capharnaüm,  le portrait tire-larmes, grandiloquent et brouillon d'un enfant des rues proposé par la Libanaise Nadine Labaki, ait remporté le Prix du jury. Trop, c'est trop : cette prime à l'émotion passe mal sur un tel sujet. Ensuite (et a contrario) que le splendide Leto de Kirill Serebrennikov, une célébration de la jeunesse, du rock et de la liberté dans l'URSS finissante, ait été évincé. Aucun prix pour ce cinéaste russe assigné à résidence et interdit d'interview ? Voilà qui étonne et fait désordre puisqu'il avait le mérite de réunir à lui seul toutes les qualités, esthétiques ET politiques, apparemment requises cette année. Par ailleurs, une récompense dans « le plus grand festival de cinéma au monde » lui aurait sans doute été des plus utiles. Ne serait-ce que pour pouvoir continuer à faire des films.

Publié le 21 Mai 2018
Auteur : Ariane Allard
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