cinema Publié le 18 Mai 2018 par Ariane Allard

Cannes : Terry Gilliam triomphe de tous les moulins à vent 18/05/18

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Don Quichotte-Terry Gilliam : depuis samedi 19 mai et la clôture du Festival de Cannes, ces deux noms sont définitivement associés l'un à l'autre. Aux yeux du monde et pour le meilleur. Enfin ! De fait, la projection en avant-première de L'Homme qui tua Don Quichotte est apparue comme l'épilogue heureux – très attendu – d'une quête invraisemblable ; le réalisateur britannique ayant mis plus de vingt-cinq ans pour venir à bout de son projet. Retour sur l'une des aventures les plus troublantes de l'histoire du cinéma, alors que le film, malicieux, vous attend désormais en salles...

Deux rêveurs
Magie des romans jalons de l'histoire littéraire ! Même ceux qui n'ont jamais lu L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, de Miguel de Cervantes, savent que son héros est un homme tenace et habité. Un rêveur qui ne cède à aucune pression extérieure. Un merveilleux paradoxe, aussi, puisque ce modeste gentilhomme de la Manche a besoin de passer par la fable, et même par la folie, pour démasquer les mensonges de la société qui l'entoure. Cela, bien évidemment, au terme d'aventures rocambolesques menées avec son fidèle serviteur, le magnifique Sancho Panza. 

Le plus dingue de cette folle histoire, publiée en 1605 et 1615, c'est qu'elle semble avoir totalement contaminé, plus de quatre cents ans après, l'un de ses plus fervents lecteurs : Terry Gilliam, ex-membre des Monty Python et cinéaste hallucinatoire (Brazil, Les Aventures du baron de Münchhausen, Las Vegas parano). Le parallèle avec son parcours, dès lors qu'il a voulu en faire une adaptation personnelle (et très libre) au cinéma, est saisissant. En clair, cet enchanteur britannique (d'origine américaine) a fait montre d'une ténacité exceptionnelle pour que son film-fable, L'Homme qui tua Don Quichotte, puisse exister...

Moult périls
De quoi rendre fou, vraiment, Terry Gilliam ayant littéralement survécu à une avalanche de périlssans précédent ! Déjà, à un premier tournage catastrophe en 2000, qui se heurta en à peine dix jours à une tempête exceptionnelle, des lieux de tournage calamiteux, puis aux brusques problèmes de santé de son Don Quichotte (Jean Rochefort, anéanti par une hernie discale). Le fameux documentaire Lost in la Mancha raconte fort bien le naufrage de cette production affriolante (avec Johnny Depp et Vanessa Paradis), stoppée net dans son élan. Et sa malédiction : les assureurs dudit film se retourneront carrément contre le réalisateur et deviendront les propriétaires du scénario original... 

Pas de quoi lui faire baisser les bras pour autant ! Les deux décennies suivantes, l'opiniâtre Terry n'aura de cesse de poursuivre sa chimère artistique. Annonçant un nouveau casting, une nouvelle date de tournage... maintes fois repoussée. Finalement, la sixième tentative sera la bonne : le tournage a lieu en 2017, avec Jonathan Pryce dans le rôle d'un petit cordonnier espagnol qui se prend pour Don Quichotte et Adam Driver dans celui d'un cinéaste égocentrique qui va devoir l'accompagner contre vents et marées...

La mise en abyme est savoureuse, mais tout n'est pas gagné ! Un contentieux juridique, au sujet des droits du film, oppose en effet Terry Gilliam au producteur Paulo Branco. Qui tente d'en bloquer l'exploitation, attaquant en référé le Festival de Cannes (une première !), ce dernier ayant sélectionné L'Homme qui tua Don Quichotte pour clore sa 71édition. Enfer et damnation : la tension monte de plus belle et Terry Gilliam, décidément éprouvé (il est quand même âgé de 77  ans), finit par faire un (léger) AVC début mai. Heureusement, peu après que le président du Festival, Pierre Lescure, et son délégué général, Thierry Frémaux, ont manifesté leur soutien inconditionnel à l'artiste, le juge des référés autorise l'avant-première sur la Croisette. Alléluia ! Enfin presque... Car il faudra attendre jusqu'à l'après-midi du 18 mai, suite à une nouvelle demande de suspension de Paulo Branco, pour se rassurer tout à fait : oui, le film peut sortir en salles dans la foulée (soit le samedi 19). Suspens, suspens : rarement un long-métrage aura autant tenu en haleine son public comme son auteur !

Un film d'aventures
Que vaut-il, d'ailleurs, in fine ? Un peu... décevant, forcément, après une si longue attente. Mais cette œuvre « mythique » aura permis en tout cas aux festivaliers-marathoniens, peu ou prou épuisés après douze jours non-stop d'absorption quasi illimitée de films, de renouer avec le talent de conteur de Terry Gilliam. Car c'est bien de cela qu'il s'agit avant tout : d'un récit d'aventures un brin à l'ancienne, quoique rythmé et malicieux, qui nous parle des rêves et du pouvoir de transformer le monde par leur seul force... Un message on ne peut plus approprié vu l'épopée de cette production ! Et joliment transmis, qui plus est, par deux comédiens au top : Adam Driver (irrésistible) et Jonathan Pryce (facétieux).

Nul hasard, cela étant, si le Sancho Panza de Terry Gilliam est un jeune cinéaste américain désinvolte, à l'origine des divagations d'un vieux cordonnier espagnol. On sent bien – on le voit, surtout – qu'une grande attention a été portée à l'image tout au long de ce récit prodigue en rebondissements. Une image qui se pare tantôt des teintes sombres, cauchemardesques, de l'univers de Goya ; tantôt s'irise des couleurs carnavalesques d'une fête dans le magnifique couvent du Christ à Tomar (au Portugal) ; et tantôt, enfin, arbore l'éclat aveuglant d'un spot publicitaire (puisque tournage d'un film dans le film il y a...). Oscillant entre classicisme et modernité, L'Homme qui tua Don Quichotte questionne donc bel et bien, mine de rien, le pouvoir de l'image et la responsabilité de ceux qui les fabriquent. Tiens, tiens... !

Sortie le 19 mai.

 

Publié le 18 Mai 2018
Auteur : Ariane Allard
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