cinema Publié le 16 Mai 2018 par Ariane Allard

Cannes joue aussi la carte de la politique fiction(s) 16/05/18

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Lorsqu'on l'interroge sur sa carrière, longue et engagée, Costa-Gavras, qui n'est pas la moitié... d'un cinéaste, cite volontiers Roland Barthes : « Tous les films sont politiques. » Un adage que pourrait facilement reprendre à son compte le Festival de Cannes cette année, puisqu'il nous prouve chaque jour que le cinéma est un langage, donc un bon moyen (aussi) d'interroger les institutions et/ou l'exercice du pouvoir. Si besoin est. 

Voyez Jafar Panahi, cinéaste iranien de renommée internationale, condamné à six ans de prison pour « propagande » contre le régime des mollahs (notamment), puis assigné à résidence et interdit de faire des films dans son pays. Sélectionné en compétition officielle, il n'a donc pas pu venir présenter Trois Visages, son nouvel ouvrage tourné clandestinement. On le regrette d'autant plus que ce beau récit féministe est un plaidoyer malicieux pour l'art et la liberté. Virtuose, mine de rien. Voyez encore Kirill Serebrennikov, cinéaste russe assigné en résidence à Moscou pour une obscure affaire de détournement de fonds publics. Lui non plus n'a pas pu accompagner son film dans sa conquête de la Palme d'or. Qu'à cela ne tienne ! Son splendide Leto, célébration de la jeunesse, du rock et... de la liberté dans l'URSS finissante (ça se passe au début des années 1980), arrive en tête, pour l'heure, des pronostics. Ceux des journalistes en tout cas !

Nul besoin, cela étant, d'être confronté personnellement à un pouvoir dictatorial pour livrer un film-combat sur la Croisette ! Vérification avec trois autres longs-métrages projetés également en compétition officielle. Trois œuvres engagées, chacune à leur façon, qui ont pour point commun d'avoir justement réveillé les festivaliers (souvent en manque de sommeil...). Et qui pourraient fort bien se faire une place au sein du palmarès 2018.


Élégance corrosive

Une affaire de famille, de Hirokazu Kore-eda. Le cinéaste japonais, auteur des mémorables Nobody Knows et Tel père, tel fils, n'aime rien tant que ciseler des films élégants et poignants sur le thème de la famille. Socle, voire rempart, d'une société japonaise rigide. Ce nouvel opus n'échappe pas à cette sublime « routine » (Kore-eda tourne beaucoup !). Sauf que son sujet, puis son récit se révèlent bien plus incorrects, politiquement parlant, qu'il n'y paraît. D'abord parce qu'Une affaire de famille chahute tranquillement les règles sociales à travers sa petite famille amorale. Une « bande à part » joyeusement précaire, solidaire et délinquante, qu'il filme avec empathie et bonheur. Ensuite parce sa deuxième partie, bien plus dramatique, détricote minutieusement ces. C'est alors que le délicat Kore-eda distille de sévères critiques sur cette société japonaise normative et témoigne, clairement, a contrario, de son affection pour les déclassés et les exclus. C'est alors, en somme, qu'il fait œuvre politique, mais sans brandir le poing pour autant. Pas son genre. De fait, le dernier plan, silencieux, terrible, sur l'adorable fillette de cette famille bricolée devrait au minimum vous bouleverser. Voire vous donner envie de vous insurger...

En salles prochainement.

 

Pamphlet réjouissant

BlackKkKlansman, de Spike Lee. Le moins que l'on puisse dire de Spike Lee, auteur des célèbres Do the Right Thing et Malcom X, c'est qu'il aime prendre ses sujets à bras-le-corps ! Des sujets éminemment sociaux sinon politiques, cela va sans dire, puisque largement consacrés à la communauté afro-américaine (ses combats, son histoire, son identité). Si l'on est content·e de revoir ce trublion à Cannes – il n'y avait plus mis les pieds depuis presque vingt ans –, on n'est pas vraiment surpris·e de le retrouver aux manettes d'un pamphlet. Actualité oblige... De fait, cette charge antiraciste – et anti-Trump in fine –laisse penser que le cinéaste n'a rien perdu de sa colère ni de son humour, la soixantaine venue... Une bonne surprise, donc, que cette enquête policière basée sur l'histoire assez folle, bien que réelle, d'un flic afro-américain qui, au début des années 1970, a infiltré le Ku Klux Klan ! S'ouvrant sur un extrait d'Autant en emporte le vent, s'achevant sur des images documentaires des violences perpétrées par des groupuscules d'extrême droite à Charlottesville, le 12 août 2017, BlackKkKlansman déroule son récit, hyper rythmé, hyper engagé, à la façon d'une blague tragique. Pas du tout une mauvaise blague, attention, puisque ce film mordant (fort bien interprété par John David Washington, fils de Denzel, mais encore Adam Driver ou Topher Grace) nous rappelle – à grand renfort de paroles, de musiques et d'images – la bêtise et l'horreur du racisme. Un message des plus salutaires aujourd'hui, et pas seulement aux États-Unis.

Sortie le 22 août.

 

Combat hyperréaliste

En guerre, de Stéphane Brizé. Tandis qu'au Japon l'on s'attaque à la sacro-sainte famille et qu'aux États-Unis l'on dynamite le racisme de l'intérieur, en France... on se dresse vent debout contre les « patrons-voyous », ceux-là mêmes qui décident de se séparer de leurs employé·es pour augmenter, sans états d'âme, les profits des actionnaires. Après La Loi du marché, le cinéaste Stéphane Brizé renoue en effet avec Vincent Lindon et le drame social pour mieux réaliser un film impressionnant d'acuité – et d'humanité – sur ce sujet. Toujours dans le registre de la docu-fiction : l'entreprise Perrin Industrie d'En guerre n'existe pas, mais elle fait penser, au hasard, à Goodyear ou à Continental. Toujours dans la volonté d'incarner l'horreur économique : on s'immerge de façon hyperréaliste dans la lutte des salarié·es et de leurs délégué·es syndicaux (Vincent Lindon jouant le rôle du leader idéaliste et jusqu'au-boutiste).

À la croisée du cinéma et du reportage, d'accord, mais avec une science accomplie du récit qui permet de vivre comme jamais, au plus près et en toute intelligence, la rage de ces femmes et de ces hommes (interprété·es en majorité, par des comédiennes et comédiens non professionnels). Pas seulement eux, d'ailleurs : En Guerre nous donne à voir toutes les forces en présence, donc également les cadres (fatalistes), les patrons (qui ne parlent pas la même langue que leurs employé·es, au sens propre comme au sens figuré), ou les pouvoirs publics (impuissants). Double bonus, in fine. D'une part les négociations, grèves et autres occupations d'usine s'enchaînent sans temps morts et avec justesse. D'autre part, on comprend tout (enfin) de ces mécanismes politico-financiers impitoyables.


En salles. 

Publié le 16 Mai 2018
Auteur : Ariane Allard
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