cinema Publié le 11 Mai 2018 par Ariane Allar

Cannes : un pic et trois pépites 11/05/18

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En attendant Godard... De fait, le premier week-end de cette 71e édition est placé sous la tutelle aléatoire du cinéaste suisse, qui renoue avec la compétition pour son film Le Livre d'image... sans qu'on sache s'il fera acte de présence ou pas. Peu importe, à vrai dire : annoncé comme une « réflexion sur le monde arabe de 2017 », son nouveau documentaire risque surtout de partager la Croisette entre admirateurs inconditionnels et détracteurs catégoriques. Comme d'habitude. Âgé de 87 ans et fort de presque vingt sélections à Cannes (toutes sections confondues), Jean-Luc le magnifique a en effet beaucoup parlé, beaucoup écrit, beaucoup filmé. Un pic de la cinéphilie mondiale, désormais figé dans son rôle de « metteur en scène de l'avant-garde », hélas. Loin de ce culte pesant, on préférera s'aérer du côté des sélections parallèles. Mines prodigues en talents frémissants, plus fragiles mais souvent plus surprenants. La preuve par trois, puisqu'au moins trois pépites sont à portée de main et de regard samedi 12, dimanche 13 et même lundi 14 mai !

 

Beauté
Girl, de Lukas Dhont. Coup de cœur absolu pour ce premier film belge, présenté le 12 mai dans la section officielle Un certain regard (qui porte bien son nom, en l'occurrence) ! Lukas Dhont, jeune réalisateur flamand, raconte ici l'histoire d'une jeune fille de 15 ans prête à tout pour que son rêve devienne réalité. Et son rêve, c'est de devenir danseuse étoile... Pas gagné, d'autant que Lara est née dans un corps de garçon. Elle va donc devoir se battre doublement... Rarement premier essai a fait montre d'une telle délicatesse et d'une telle sobriété en abordant la transsexualité et l'adolescence, deux thématiques aussi « mutantes » que casse-gueule pourtant ! Outre ce rapport au corps intransigeant, toujours très justement chorégraphié ; Girl dévoile une relation père-fille aussi belle qu'inhabituelle, tout en respect et amour inquiet (Lara est élevée par son père, au côté d'un petit frère). Une relation d'autant plus fascinante qu'elle est incarnée par Victor Polster (dans le rôle de Lara) et Arieh Worthalter (dans celui du père), tous deux magnifiques. À noter que ce film concourt pour la Caméra d'or (qui récompense le meilleur premier long-métrage, toutes sections confondues). Un candidat très sérieux !


Sortie le 10 octobre.

 

Fragilité
Thunder Road, de Jim Cummings. L'Acid (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion), autrement dénommée « programmation des cinéastes », est la section la plus alternative, la plus pointue et, parfois, la plus goûtue de Cannes. Elle le prouve avec ce petit bijou signé Jim Cummings, homme-orchestre étonnant puisqu'il est l'interprète principal de ce premier long métrage... qu'il a par ailleurs écrit, réalisé, monté et dont il a composé la musique. Un engagement de tout instant, raccord avec son personnage : Thunder Road suit en effet le parcours chahuté de Jimmy Arnaud, un policier texan toujours sur la brèche, qui essaie tant bien que mal d'élever sa petite fille alors que sa propre mère vient de mourir (la séquence tragi-comique des obsèques, en ouverture, est inoubliable). Un homme intranquille en somme. Qu'on a peine à qualifier : névrosé, inadapté ou surdoué ? Le film ne tranche pas, mais suit avec tendresse cet antihéros sublime, qui vacille sans arrêt entre ridicule et beauté, folie et bon sens. On pense au personnage de L'Idiot, de Dostoïevski. On rit souvent avec lui, jamais contre et parfois la gorge nouée. Touché·e, coulé·e, épaté·e. Et l'on se dit que Cannes, pour le coup, est une merveilleuse rampe de lancement pour ce genre d'objet filmique non identifié.


Pas de sortie programmée pour l'instant, mais cela ne saurait tarder !

 

Subtilité
Sir (Monsieur), de Rohena Gera. N'en déplaise aux amateurs d'exotisme chatoyant, le cinéma indien, ça n'est pas que Bollywood ! La Semaine de la critique le sait bien, qui aime défricher de nouveaux terrains cinéphiles à travers le monde. Elle le prouve, surtout ! Après The Lunch Box, délicieux feel-good movie proposé en 2013, qui jetait un pont entre l'Asie et l'Occident, elle récidive dans le genre « comédie romantique indienne subtile » en révélant Sir, premier long-métrage d'une cinéaste indienne formée aux États-Unis. L'intrigue se noue autour de Ratna et Ashwin, la première étant domestique chez le second, fils d'une riche famille de Bombay. Deux mondes que tout oppose, bien obligés de cohabiter, voire de s'effleurer... OK. Mais pas de prêchi-prêcha moralisateur pour autant ! Rohena Gera, qui veut de toute évidence dénoncer cette société de castes, préfère la dynamiter de l'intérieur. Patiemment, habilement. Son huis clos nous donne ainsi à voir un Ashwin attachant, gentil mais paumé ; au contraire d'une Ratna vaillante qui, elle, s'accroche à ses rêves. Ni victime ni naïve. Ce simple revirement, des codes comme des situations, suffit à rendre ce film passionnant. Qui questionne non sans humour l'Inde d'aujourd'hui, coincée entre modernité et traditions, tout en s'appuyant sur un sentiment potentiellement transgressif : l'amour (toujours...). Un pari qui, soyons honnête, n'aurait pu être tenu sans l'interprétation idéale de Tillotama Shome dans le rôle de Ratna. Presque anodine au départ, on s'attache à elle peu à peu, jusqu'à la trouver irrésistible : exactement comme son personnage. Bien joué, à tout point de vue !

Sortie en décembre.

 

Bonus track
Le Monde est à toi, de Romain Gavras. Buzz garanti pour celui-là, programmé le 12 mai lui aussi, mais à la Quinzaine des réalisateurs. D'abord à cause de son réalisateur, précisément, qui cumule bien des casquettes : enfant du sérail (il est le fils de Costa Gavras), cofondateur du collectif Kourtrajmé avec Kim Chapiron (Sheitan), ou enfin auteur doué de clips remarqués (notamment ceux, ultra violents, de Justice et M.I.A.) mais aussi d'un premier long-métrage diversement apprécié (Notre jour viendra)... Autant dire que la tiédeur est rarement de mise avec et autour de Romain Gavras ! Et puis il y a son casting, super hot : la sublissime Isabelle Adjani, qui réinvente à elle seule le concept de star et dont c'est le grand retour cette année à Cannes ; l'électrisant Vincent Cassel (copain fidèle du cinéaste) ; la bombesque Oulaya Amamra ou le plus discret mais néanmoins très talentueux Karim Leklou. Car oui, il ne faut jamais l'oublier, Cannes c'est aussi du « pipole ». En clair, avec ce film, le théâtre Croisette (là où se joue la Quinzaine) fait sérieusement concurrence au Palais des festivals (là où sont projetés les longs-métrages en compétition pour la Palme d'or), aussi bien en termes de flashs que de paillettes. Ce film étant protégé par un embargo jusqu'à sa projection cannoise, la seule chose que l'on peut vous dire sur lui, une poignée d'heures avant la séance officielle (oui, on l'a vu en amont), c'est que le buzz qui l'entoure est pour une fois justifié ! Deux indices, quand même, histoire de saliver : c'est une très bonne surprise (vraiment). Et c'est... vraiment une très bonne surprise. Si, si. Une dernière piste, juste pour situer : le titre – Le Monde est à toi – vient d'une réplique célèbre du Scarface, de Brian De Palma. Spéciale dédicace aux fans de Tony Montana, donc. En beaucoup plus marrant...


Sortie le 22 août.

Publié le 11 Mai 2018
Auteur : Ariane Allar | Photo : © Sir (Monsieur) de Rohena Gera, Inkpot Films & Ciné-Sud Promotion
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