Reportages Publié le 30 Avril 2018 par Alexia Eychenne

Belfast & Furious Avortement

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Le 25 mai, la République d'Irlande pourrait franchir un pas historique : légaliser l'avortement par référendum. Mais sa voisine, l’Irlande du Nord, pourtant rattachée au Royaume-Uni, interdit toujours d’interrompre une grossesse dans la plupart des cas, obligeant ses femmes à s’exiler pour avorter. Tabou, répression, harcèlement des lobbies anti-IVG… Dans cette nation divisée entre catholiques et protestants, le droit à disposer de son corps est encore un voeu pieux.

« Désolé, on ne peut rien faire pour vous. » Cinq ans sont passés, mais, pour Sarah Ewart, ces mots gardent le goût amer d’une injustice. Nous sommes en 2013. La jeune femme est étendue, enceinte, dans une clinique de Belfast, la capitale de l’Irlande du Nord, pour une échographie. L’opératrice promène la sonde sur son ventre tendu par près de cinq mois de grossesse quand Sarah comprend que quelque chose ne va pas. L’écran révèle les prémices d’un menton, d’un nez, d’un oeil. Au-dessus, plus rien. Le foetus souffre d’anencéphalie. Son crâne va rester ainsi, béant, presque à nu. Les médecins ne laissent pas de place à l’espoir. « Il n’allait pas vivre après la naissance, insiste Sarah, son visage doux renfermé sur ses souvenirs. Il n’y avait pas de traitement, pas d’opération possible. » Elle déroule son récit d’une traite, dans le pavillon cosy où vit sa mère, Jane. Sarah avait 23 ans et venait de se marier. Elle le voulait, ce bébé, plaident l’une et l’autre. Mais comment le porter quatre mois en le sachant condamné ? Ce jour-là, c’est la seule option que les médecins lui offrent. Avorter ? Impossible ici. « Pas question de risquer la prison », tranchent-ils en s’excusant.

En Irlande du Nord, la loi sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG) est l’une des plus restrictives au monde. Interrompre une grossesse n’est autorisé qu’en cas de risque grave pour la santé de la mère. Les médecins s’y tiennent avec zèle. Entre 2016 et 2017, seules treize IVG ont été pratiquées, pour 1,8 million d’habitants. Aider une patiente à avorter en d’autres circonstances est passible d’une dizaine d’années de prison. Les femmes, elles, risquent en théorie la perpétuité. La République d’Irlande, le pays voisin au sud, pratique à peu près la même politique. Mais, le 25 mai, un référendum pourrait toutefois ouvrir la voie à une légalisation. Ce serait historique. Longtemps écrasé par le poids de l’Église, le pays s’en affranchit à petits pas. L’Irlande du Nord, où plus de 82 % de la population se dit catholique ou protestante, peine à rattraper le train du progrès. Un schisme ubuesque, car la nation fait partie du Royaume-Uni. Et qu’en Angleterre, au Pays de Galles et en Écosse, il est permis d’avorter… Des parlementaires nord-irlandais ont bien tenté d’autoriser l’avortement en cas de malformation mortelle du foetus, de grossesse résultant d’un viol ou d’un inceste. Leurs amendements ont tous été rejetés.

Une course en solitaire

Dans les milieux les plus conservateurs, l’IVG est une transgression telle qu’elle semble indicible. « J’ai passé toute ma scolarité à l’école catholique. Je n’ai pas le souvenir que l’on m’ait dit que c’était mal. Le mot n’était jamais prononcé, c’est tout », témoigne Briege Lynch, 29 ans, militante d’Alliance for Choice, la principale association locale de lutte pour une légalisation complète. Quand Briege était ado, ses copines acceptaient les maternités précoces comme un coup du sort. Sa meilleure amie, mère à 16 ans, n’a jamais été autorisée à s’imaginer une autre vie. L’interdiction ne dissuade toutefois pas toutes les femmes d’avorter. Elle chasse le problème sur l’autre rive de la mer d’Irlande. Elle « l’exporte », disent les « pro-choice ». En 2016, 724 Nord-Irlandaises se sont rendues en Grande-Bretagne.

... La suite dans Causette #89.

Publié le 30 Avril 2018
Auteur : Alexia Eychenne | Photo : Philippe Grollier pour Causette
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