Chiffons Publié le 06 Février 2018 par PROPOS RECUEILLIS PAR MARION ROUSSET

Les vraies victimes de la mode LUXE ET PRÉCARITÉ

blog post image

Pendant deux ans, Giulia Mensitieri, docteure en anthropologie sociale et ethnologie à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), a enquêté sur l’industrie de la mode. Elle a rencontré des mannequins, des stylistes, des photographes, des journalistes… Derrière le luxe et les paillettes, elle a découvert un milieu sordide qui n’hésite pas à plonger ceux qui font la mode dans la précarité la plus crasse.

CAUSETTE : L’industrie de la mode brasse beaucoup d’argent et pourtant vous montrez qu’elle rémunère très mal, voire pas du tout, celles et ceux qui lui confèrent son aura…

GIULIA MENSITIERI : Le luxe, dont la mode fait partie, est la deuxième industrie la plus puissante en France. Elle génère des profits exorbitants. Et tout le paradoxe, en effet, c’est que, très souvent, elle ne paie pas ou très peu les travailleurs et les travailleuses créatives. Disons plutôt qu’elle ne les paie pas en argent, mais en prestige, en épanouissement personnel, en reconnaissance sociale. C’est une conception non monétaire du travail. La mode a été pénétrée par toute la rhétorique bohème de l’artiste marginal·e que s’est appropriée le capitalisme dans sa phase néolibérale. Certain·es stylistes de grandes maisons de couture sont rémunéré·es au Smic ou à peine plus. Et quand de meilleurs salaires ou de meilleures conditions de travail sont revendiquées, il arrive qu’on leur réponde qu’ils·elles ont la chance d’être là. C’est une compensation en soi. Très souvent, les revues de mode avant-gardistes ne rémunèrent pas les photographes, les assistant·es lumière, les mannequins, les stylistes photo, les stagiaires, les assistant·es plateau, les retoucheur·ses, les maquilleur·ses, les coiffeur·ses et les manucures. De même, plus les défilés sont prestigieux, moins les mannequins sont payées. L’une d’elles m’a raconté qu’elle avait défilé pour la haute couture pour seulement 200 euros.

Pourquoi les témoignages sont-ils anonymes ?

G. M. : L’anonymat est une règle déontologique de notre travail d’anthropologue. J’ai pris un soin énorme pour éviter que les personnes ne soient reconnues, d’autant qu’elles ont peur de perdre leur emploi. Le secteur est très restreint, il n’y a pas dix mille maisons de luxe, donc si vous parlez, c’est fini. Et dans le métier, il y a des clauses de secret professionnel. Surtout, c’est un milieu où l’on ne parle pas d’argent. La précarité est un secret de Polichinelle, mais il faut maintenir cette façade de rêve. Sinon, cette industrie ne carbure plus.

... La suite dans Causette #86.

Publié le 06 Février 2018
Auteur : PROPOS RECUEILLIS PAR MARION ROUSSET | Photo : © U. LEBOEUF/MYOP
4994 vues | 0 commentaire

Déposez votre commentaire
J'aime Causette