Enquete Publié le 06 Février 2018 par Gwenaël Cadoret

Les avocates balancent… Harcèlement à la cour

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En vingt ans, la justice a vécu une grande révolution. Les femmes sont désormais majoritaires dans les facultés de droit, parmi les magistrats et les avocats. Mais cette féminisation n’empêche pas le sexisme et le harcèlement. Après l’affaire Weinstein, étudiantes et avocates commencent à témoigner… anonymement, de peur d’être éjectées de la profession.

« C’était coucher pour m’en sortir ou arrêter… J’ai préféré partir. » Lucie*, quadra dynamique, parle vite. Comme en plein tourbillon émotionnel. Car, au quotidien, elle a subi la pression des hommes. Étudiante en droit, puis avocate à Paris, elle a tout connu : sexisme, harcèlement et discrimination. Avant de tout plaquer pour devenir magistrate en province. Sans jamais briser les tabous. « Dans ces milieux, c’est l’omerta. » Pour Causette, elle a choisi de tout raconter. « Quand je vois l’affaire Weinstein, les #balancetonporc, je crois qu’on est en plein dedans. » Son histoire est un symbole : ses mots sont corroborés par une quinzaine de femmes, ayant traversé des expériences similaires.

À la merci des prédateurs

Sa voix se noue quand elle évoque son parcours de pénaliste. « J’ai vraiment aimé ce métier. Mais c’est tellement dur pour une femme. » Elle raconte un quotidien aux antipodes du serment des avocats, qui jurent « dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ». Car, dans le secret des cabinets, Lucie a été confrontée au harcèlement. Le plus souvent, c’était de la part des associés, ses supérieurs hiérarchiques directs, alors qu’elle était collaboratrice : « Ils venaient me voir dans le bureau, m’invitaient à dîner pour évoquer ma progression. Si j’acceptais de coucher, ils me confieraient de plus gros dossiers, des affaires plus importantes, qui me permettraient de gagner plus d’argent et de me construire une réputation. » Il y a aussi ces nombreux gestes déplacés, comme ce collègue qui l’a coincée « dans un coin de la bibliothèque, persuadé qu’[elle] voulait l’embrasser ». Ces réunions imposées au restaurant, « où le confrère ne veut pas parler boulot. Il te prend la main de force devant tout le monde, te serre dans ses bras, te touche un peu partout… On en parlait entre copines : on vivait les mêmes choses avec les mêmes mecs. » Dans les palais de justice, nos témoins décrivent « ces grands pénalistes » demandant à leurs confrères : « Tu me prêtes ta jolie collaboratrice ? », ou proposant aux débutantes d’« apprendre beaucoup » dans leur chambre d’hôtel... Priscilla*, dix ans de droit pénal à Paris, se souvient d’une scène « particulièrement notoire » : « Mon patron, qui recevait des clients, me demande d’apporter un balai pour nettoyer son bureau. Je lui ai dit que je n’étais pas femme de ménage. Sa réponse : “Vous ne couchez pas, vous ne faites pas le ménage, vous servez à quoi ?” » Ou encore, lors d’une audience en province, quand un confrère, agacé, lui balance au moment de la pause : « Sale petite pisseuse, tu fermes ta grande gueule ? J’ai un permis de port d’armes, cela va se régler sur le parking. » Après vingt-cinq ans de droit pénal, Isabelle n’a, quant à elle, pas oublié ce grand pénaliste qui lâchait, entre deux portes : « Je vais t’enculer grosse salope. » Elle raconte aussi ces appels, toute la nuit, dans ses chambres d’hôtel. « Les confrères insistaient pour prolonger la soirée. Quand on reçoit dix appels, seule, loin de chez soi, on ne dort plus. Les gars n’ont qu’une idée, c’est de vous sauter. C’est obsessionnel. » Elle devait même se méfier des plus gentils. « Au bout de deux jours, on me disait que je faisais l’objet d’un pari… »

La banalisation de la transgression

Comment s’expliquer une telle débauche de sexisme ? De harcèlement débridé, chez des individus censés, justement, incarner le droit ? Priscilla suppose que ses confrères perdent la notion des réalités. « À force de défendre des gens qui vivent dans la transgression grave, on banalise tout. » Sarah, 35 ans, désormais patronne de son cabinet, partage cette idée : « Quand on est confronté à des viols violents, la main aux fesses de la collaboratrice, ce n’est “pas grand-chose”… On en oublie que cela peut être grave. » Une banalisation de la violence qui s’ajoute à des conditions de travail particulières au milieu : des horaires énormes, y compris la nuit et le week-end, une concurrence très forte pour « gagner à tout prix »

Arnaud, avocat d’affaires, ajoute le problème du cadre juridique. Chez les avocats, on commence souvent par être collaborateur. Un statut particulier, qui n’est pas protégé par le Code du travail, et donne tout pouvoir aux associés : « C’est très précaire, signale Arnaud. Les collaboratrices sont à la merci des patrons. On peut les remercier facilement, sans besoin de justification. » De quoi « exacerber les risques de harcèlement », juge-t-il. Sachant que 60 % des femmes avocates sont collaboratrices, elles sont plus vulnérables, plus en proie au harcèlement. « On est totalement exposées, déplore Lucie. Ce statut nous emprisonne. On se tait, si on veut manger. »

La loi de la jungle

La sociologue Isabel Boni-Le Goff, spécialiste des questions de genre en milieu professionnel à l’Université de Lausanne (Suisse), a participé à une étude européenne sur le métier d’avocat entre 2015 et 2017. À cette occasion, elle a collecté « de nombreux témoignages de diverses formes de harcèlements moral et sexuel ». Le plus fréquent : les « sanctions, reproches et mises à l’écart » à l’occasion de la grossesse. Elle a également relevé « des pratiques tout aussi violentes de brimades, humiliations, sanctions financières ». Sa conclusion : « On est dans un système de harcèlement très généralisé et sexualisé. » Difficile de le chiffrer précisément. « Les avocates victimes de harcèlement minimisent ou nient ces expériences, analyse la sociologue. C’est l’effet miroir : une professionnelle qui défend les victimes aura du mal à s’identifier comme telle. Beaucoup viennent de milieux bourgeois et tiennent un discours conservateur sur la condition féminine. Elles n’osent pas insulter l’institution. »

Le harcèlement peut aussi être utilisé comme une arme professionnelle pour déstabiliser l’adversaire. Juste avant de plaider dans une affaire de viol, la pénaliste Isabelle a vu l’avocat de la partie adverse lui lancer : « Avant de plaider, j’ai besoin de me vider les couilles. Accompagne-moi aux chiottes. » Des paroles qui pétrifient. « La plaidoirie, c’est un moment stressant, on est fragile », complète-t-elle. Elle y voit « un mode de gestion ». « C’est récurrent : l’adversaire va tenter de t’humilier. Devant ton client, il dit : “Elle est conne, elle ne comprend rien au dossier…” » Blonde aux yeux bleus, elle a aussi entendu qu’elle était recrutée « pour attirer les clients. Une jolie collaboratrice sert de vitrine ». Arnaud, associé de son cabinet d’affaires, ne nie pas : « Le plus choquant, c’est sans doute la discrimination des moches ! Une femme brillante, mais pas assez belle aura du mal à trouver un poste. » Lui-même reconnaît sélectionner ses collaboratrices au physique. « Déceler l’intelligence, c’est un pari. En choisissant un physique, on est sûr de soi. On est dans un métier de représentation. Une fille belle, élégante, svelte, c’est plus avenant. »

Humiliant ? Rabaissant ? Sans aucun doute, mais « pas le droit de craquer, tonne Lucie. Sinon, c’est la mise à mort. Dès que tu es en état de faiblesse, que tu as des galères économiques, les hommes te proposent de coucher. Si tu refuses, ils t’accablent, ils t’invitent à quitter le métier. »

De rares plaintes

Juriste à l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail, Laure Ignace confirme recevoir « régulièrement » des signalements d’avocates. Mais rares sont celles qui porteront plainte. Un paradoxe qui s’explique par le fait même que ces agissements ont justement lieu « entre avocats ».

« Ils connaissent la méthode pour qu’il n’y ait aucune preuve, expliquer qu’on a mal compris », analyse Isabelle. « Et quand une fille parle, rien ne se passe », assure Lucie. C’est l’expérience vécue par Sarah : « Lors de ma première collaboration, j’ai dénoncé mon patron au barreau. Les premiers mois, il m’appelait ma chérie, me présentait aux clients comme sa femme. Puis il s’est rapproché : les mains sur les épaules, sur la taille… Jusqu’au jour où il m’a attrapé les seins. J’ai dit “plus jamais”. L’après-midi, devant des clients, il a mis sa main sur mes cuisses et a commencé à remonter. » Sarah a pris ses affaires et n’est plus jamais revenue. « J’ai constitué un dossier avec cinq anciennes collaboratrices, dont certaines étaient très affectées, et j’ai saisi l’Ordre pour harcèlement. » L’homme recevra la plus faible des sanctions : une « admonestation paternelle », blâme du bâtonnier. « En gros, avec un dossier énorme, il a été couvert », lâche Sarah. Son regret : ne pas avoir porté plainte. « Un ancien mentor, ténor du barreau, m’avait découragée, pour ne pas me griller. Je l’ai écouté comme une imbécile. »

Juges et parties

Car chez les avocats, c’est l’Ordre qui assure la discipline. Et qui compose l’Ordre ? Des avocats qui se fréquentent tous. Un problème de neutralité, analyse la pénaliste Isabelle. « C’est un tout petit milieu… Que faire quand le prédateur est membre de l’Ordre ou dit que son meilleur ami est le bâtonnier ? » Quand Priscilla a menacé de prévenir le barreau, elle a d’ailleurs été menacée en retour. « On me faisait comprendre que je serais éjectée du milieu. Que tout le monde se connaissait. »

Selon la sociologue Isabel Boni-Le Goff, cet « environnement permissif », associé à un « contexte concurrentiel tendu », ouvre la porte à tous les comportements. Or l’enjeu est crucial pour une société. « Que cela se passe entre avocats est révélateur », glisse la chercheuse. Si l’on tolère ces comportements, comment traiter les victimes des mêmes faits ? « C’est un vrai problème, confirme Sarah. Quand on est pénaliste, on est obligé de prendre du recul par rapport à la souffrance des victimes. Si on est soi-même un harceleur, ou qu’on ferme les yeux, on aura moins de compassion dans les cas de harcèlement… » Isabel Boni-Le Goff y voit même une lutte des classes. « Ces actes maintiennent les femmes comme un prolétariat. On évite qu’elles deviennent des compétitrices. » Les prédateurs affaiblissent la meute.

À force, ces expériences usent. « J’ai des phases de doute, des crises de larmes, décrit Priscilla. Certains matins, j’ai du mal à me lever. Lors d’audiences, quand je suis excédée, je n’ai plus envie de prendre la parole. » Elle pense à fuir, à changer de métier. « Beaucoup de copines sont en permanence sur le fil. Je ne tiendrai pas quarante ans ! »

Marie*, collaboratrice dans un cabinet d’affaires, accuse également le coup. « Au bout de six ans, je suis épuisée de prouver que je ne suis pas qu’un corps. » Isabelle a réussi à tenir, en prenant « de la distance, en ne parlant plus [à ses] confrères » : « Je m’isole avec un bouquin. Je reste seule, mais je suis tranquille. » Lucie, elle, n’avait plus envie de rester, « tétanisée le matin, à ne plus pouvoir sortir. Déjà que le métier est difficile, tout ça nous pousse à bout ». Elle a donc préféré rendre la robe « pour ne pas y laisser [sa] peau ». Un peu par hasard, elle a passé des concours et obtenu la magistrature. Sa porte de sortie.

Briser la loi du silence

Pour que les femmes ne soient plus obligées de choisir entre supporter ou partir, certaines se sont organisées. Il s’agit aujourd’hui de quantifier, mesurer et dénoncer l’ampleur du phénomène. Dès 2012, l’avocate Valence Borgia, très investie sur le sujet, avait pointé dans son « rapport sur l’égalité professionnelle » le « sexisme ordinaire comme frein à l’égalité ». Depuis un an et demi, le site Payetarobe a recensé des centaines de témoignages : « Faut bien qu’on se comprenne : moi j’aime coucher avec les femmes, pas travailler avec » ; « Vous m’assisterez lors du congrès, on a besoin de divertir les confrères étrangers »… Derrière ce site, deux avocates. « C’est parti de discussions entre consoeurs sur les comportements sexistes et les harcèlements, explique Emmanuelle*, cofondatrice. On voulait montrer que c’est un système généralisé. »

La situation peut paraître paradoxale, quand on sait que 55 % des avocats sont des femmes. Puisqu’elles sont majoritaires, pourquoi n’ont-elles pu changer la donne ? « La féminisation ne veut pas dire que les problèmes de genre sont dépassés, explique Isabel Boni-Le Goff. L’arrivée des femmes entraîne des processus de résistance. Consciemment ou non, les hommes vont mettre des barrières compliquant leur parcours. » Pour les pousser à partir. Selon la Caisse des barreaux français, 30 % des avocates inscrites en 2008 ont quitté la fonction, contre 20 % des hommes. L’Union des jeunes avocats de Paris (UJA) tire donc la sonnette d’alarme. En décembre 2017, il lançait un appel à témoignages. « On veut ancrer dans la réalité tout ce que l’on entend. Montrer l’étendue du problème et faire des propositions », explique-t-on à l’UJA.

Autre lueur d’espoir : cette année, deux femmes pilotent les deux instances symboliques du monde des avocats. Christiane Féral-Schuhl est la première femme à présider le Conseil national des barreaux, alors que Marie-Aimée Peyron est la troisième femme bâtonnière de Paris. Et toutes deux assurent prendre le sujet au sérieux. « Lors de ma campagne, des collaboratrices m’ont raconté ces situations de harcèlement, précise Marie-Aimée Peyron. On en a fait l’une de nos priorités. » Des paroles aux actes : lors de sa première réunion du Conseil de l’ordre, début janvier, elle a fait adopter une série de mesures. « Le règlement considère désormais les agissements sexistes comme des manquements graves », salue Valence Borgia, également membre du Conseil. Une disposition a aussi été intégrée pour protéger les collaboratrices enceintes.

Par ailleurs, Marie-Aimée Peyron a commandé « un rapport sur le harcèlement » et annonce la création de « référents collaborateurs » : « Ils pourront être contactés, même de façon anonyme. On protégera les témoignages, mais on va rendre visite aux cabinets signalés, pour faire cesser ces comportements. » Elle promet qu’elle n’hésitera pas à « prendre des sanctions. Il faut que l’on inspire à nouveau confiance. » De quoi susciter l’optimisme de Valence Borgia : « L’Ordre est en train de réagir. Avec une femme bâtonnière, c’est l’occasion de faire bouger les choses. À partir du moment où l’institution réprouve cela, le vent va tourner. » Rachel Lindon, cofondatrice à Paris du Club des femmes pénalistes, cercle bienveillant entre avocates, partage cet espoir : « Ensemble, on est plus fortes face à ce milieu machiste. Les femmes représentent les deux tiers des nouveaux avocats. Le chiffre joue pour nous. À force, nous prendrons notre place. »

*Le prénom a été modifié.

Publié le 06 Février 2018
Auteur : Gwenaël Cadoret | Photo : illustration : Camille Besse
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