Justice Publié le 05 Décembre 2017 par Sophie Boutboul

L'impunité

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Le pouvoir, c'est parfois celui d'user de son influence, de ses amitiés pour empêcher une victime de violences de porter l'affaire en justice. Aurélia Varlet, une jeune femme de 32 ans, l'a payé de sa vie.

Dans la nuit du 14 août 2013, Didier Grosjean a tué par balle son ex-compagne, Aurélia Varlet. Il a ensuite retourné son arme contre lui. Un peu plus d'un an auparavant, une autre jeune femme, Agathe 1, avait pourtant essayé de l'empêcher de nuire. En vain. 

« Il m'avait dit qu'il allait me tuer et qu'il se suiciderait après, personne ne m'a écoutée et une jeune femme a perdu la vie », témoigne aujourd'hui Agathe. Pendant sept ans, elle a été victime de violences incessantes et de menaces de mort sur elle et ses proches exercées par Didier Grosjean, avec qui elle était en couple. Ils vivaient à La Rivière-Drugeon, dans le Doubs. Agent de sécurité, son compagnon est une figure de la région : « Il avait un sentiment de toute-puissance, il me disait : "Tu peux porter plainte tant que tu veux, je n'aurais rien" », raconte-t-elle. Et il avait raison. En janvier 2011, il la kidnappe, l'emmène dans les bois et la menace avec un fusil. Une fois libérée, Agathe veut porter plainte. Mais au commissariat, un policier 2 avec qui M. Grosjean a l'habitude de chasser pendant le week-end est présent : « Il m'a intimidée lors de ma déposition, me disant : "Ça va le mettre en colère si tu déposes plainte." Donc, je n'ai pas pu faire une vraie plainte. » Le policier se portant garant de la non-dangerosité de M. Grosjean, ce dernier échappe à la garde à vue. Agathe déposera trois autres plaintes et mains courantes et fera tout pour alerter la justice de sa dangerosité.

Par courrier, elle saisit le procureur, le préfet et même le président de la République de l'époque, Nicolas Sarkozy, qui transmet à l'Intérieur. Une perquisition et une garde à vue sont bien ordonnées par le procureur, mais elles n'auront pas jamais lieu. Un gendarme de la brigade de Frasne, lui aussi ami de M. Grosjean, informe le substitut du procureur qu'Agathe retire toutes ses plaintes alors qu'elle n'en retire en réalité qu'une, sous la pression. Le substitut classe sans suite les quatre plaintes. Agathe, fuit en Suisse fin 2011. Didier Grosjean persécutera alors Aurélia Varlet, qu'il assassinera après qu'elle l'ait quitté.

En 2015, la chancellerie a reconnu ses défaillances auprès de Patrick Varlet et de Giovanni Varlet, le père et le frère de la défunte, qui se battent avec Agathe pour que la lumière soit faite sur l'impunité dont a bénéficié celui qui a tué leur « princesse ». « Ça fait déjà quatre ans de notre vie qu'on se bat pour que les personnes impliquées dans la mort de ma fille Aurélia soient retirées de leur fonction, pas juste sanctionnées », pointe Patrick Varlet, qui n'a jamais perdu espoir d'obtenir justice. Ceux qui ont aidé Grosjean sont tranquilles chez eux, alors qu'ils ont permis que cet homme soit dans la nature pour traquer ma sœur. Ils font l'inverse de leur devoir de protection des gens. Ils ont tué Aurélia autant que l'autre qui s'est suicidé. » Pour l'avocat de la famille Varlet, Randall Schwerdorffer, la justice devrait se doter d'« un organe indépendant chargé de recueillir les plaintes contre les notables, les figures locales, avec un parquetier attitré ».

Deux enquêtes de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) et de l'Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) sont en cours depuis cette année. Aux dernières nouvelles, selon l'IGGN, « l'enquête administrative n'aurait dévoilé aucun manquement ni lien d'amitié ». Pour l'avocat de la famille Varlet, ce revirement est à proprement parler consternant : « C'est ahurissant de dire qu'il n'y pas eu de manquements, alors qu'ils sont noir sur blanc dans le dossier que nous a transmis le procureur de la République. » Pour la famille, cette annonce sera sans doute un coup supplémentaire porté à la mémoire de leur fille.


1. Le prénom a été modifié.
2. Contacté par Causette, le policier n'a pas donné suite à notre demande d'interview.



Les plaintes à la hausse

- Depuis l'affaire Weinstein, les plaintes pour violences sexuelles déposées en zone gendarmerie ont, selon l'AFP, augmenté en octobre de 30 % par rapport à la même période de l'année précédente. Par ailleurs, pour faciliter la démarche les victimes, la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, a déclaré réfléchir à des pré-plaintes en ligne.
- 84 000 femmes et 14 000 hommes déclarent avoir été victimes de viol ou de tentative de viol chaque année en France, et moins de 10 % portent plainte.
- Parmi les 223 000 femmes victimes de violences conjugales, seules 14 % déposent plainte et 8 % réalisent une main courante.
- Une femme sur cinq est confrontée à une situation de harcèlement sexuel au cours de sa vie professionnelle. Moins de 25 % en font part à la direction ou à l'employeur et seulement 5 % des cas sont portés en justice.

Publié le 05 Décembre 2017
Auteur : Sophie Boutboul | Photo : Bridgeman
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