Carnet de route Publié le 26 Octobre 2017 par Camille & Nathalie de Rrride

Grâce au vélo, une nouvelle vie pour les canaux de Bangkok

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Bangkok, le 18 octobre, début d'après-midi. À quelques pas de la gare centrale Hua Lamphong, nous attendons sous une chaleur écrasante un bus direction Bangmod, un quartier du sud-ouest de la ville où nous avons rendez-vous pour le prochain épisode de notre projet qui s'intéresse au vélo Rrride. Professeure d'université, chercheuse en urbanisme, Kanjanee Buddhimedhee – elle nous demandera de l'appeler « Jee » – s'occupe d'une association de quartier de passionné-e-s de vélo qui militent activement pour la construction d'une piste cyclable. Une piste, mais pas n'importe laquelle, pas n'importe comment : avec leur 3C Project  (pour Cycling, Canal, Community), ces habitant-e-s de de Bangmod s'appuient sur un trésor en voie de disparition : les khlongs (canaux en thaï).

Car à Bangkok, il suffit parfois de s'éloigner de quelques dizaines de mètres d'une sortie de BTS (train aérien qui traverse Bangkok en deux lignes : est-ouest et nord-sud) pour se plonger dans une véritable vie de quartier autour d'un petit khlong. Certains sont longés par une soi, l'une de ces très nombreuses ruelles secondaires reliées à une artère principale dont elles portent le nom. On y trouve alors petits commerces ou stands de nourriture de rue qui témoignent de l'époque où l'on se déplaçait en bateau sur ces canaux qui quadrillaient toute la ville. Aujourd'hui, c'est en scooter que l'on se faufile entre les stands pour grignoter une brochette de viande (les mini-barbecues sont partout) ou pour un stop dans la cantine du coin, et nombre de canaux ont, à partir des années 1950, été bétonnés pour faire place à un réseau routier urbain disons... important.

Pour saisir l'ampleur de cette révolution, il faut se représenter Bangkok aujourd'hui : une mégalopole très étalée, dix fois plus grande que Paris intra-muros, œuvre d'une urbanisation galopante et de l'avènement du transport individuel motorisé comme modèle de société (tiens, ça nous rappelle quelque chose). Bienvenue aux 4x4 et aux autoroutes aériennes intra-urbaines complètement délirantes, quoique fascinantes. Bref, le tout-voiture absolu dans une ville constamment embouteillée, aucune alternative de transport crédible n'ayant été pensée par les pouvoirs publics, avec seulement deux lignes de BTS et une ligne de métro. Conséquence : il est désormais très difficile, voire impossible de se déplacer autrement qu'en voiture, taxi, bus, ou moto-taxi pour les plus petites distances. Et le vélo dans tout ça ? Patience, on y vient...

Voilà comment nous nous retrouvons, à deux heures de notre rendez-vous, à nous demander comment nous allons bien pouvoir traverser la ville avec ce bus n° 21 qui ne semble pas décider à se montrer. Il pleut, pas qu'un peu, et les rues commencent à être inondées... Trente minutes plus tard, nous renonçons à tous nos principes et sautons dans un taxi, qui nous parle directement du « traffic jam » (embouteillage) et nous invite à opter pour l'autoroute urbaine. Évidemment ! Nous lui tendons les 50 bahts pour le péage et nous voici, nous aussi, sur une cinq-voies aérienne qui slalome entre de hauts buildings jusqu'à notre point de rencontre, un joli petit café dans lequel se réunissent régulièrement les militant-e-s du 3C Project.

En attendant Jee, nous passons nos questions en revue. Nous espérons que la pluie s'arrête pour pouvoir filmer toutes les séquences de notre prochain épisode, mais brûlons surtout de profiter d'un temps d'échange avec cette urbaniste anglophone, tant cette ville nous surprend. À son arrivée, c'est elle qui, à peine installée, veut tout savoir de notre projet. Nous parlons vélo, nous extasions ensemble sur Amsterdam – « Et ses pistes au bord des canaux ! » –, qu'elle a visitée récemment. Nous parlons de Paris, des polémiques du moment voitures versus cyclistes et même d'Anne Hidalgo, sa maire ! Et en venons finalement à Bangkok, ville effectivement « dangereuse » à deux roues, le vélo n'étant pas, nous explique-t-elle, perçu par les autorités « autrement que comme un loisir ». Et en effet, alors que la ville se targue d'avoir construit des centaines de kilomètres de pistes, celles-ci sont isolées et « absolument pas raccordées à un réseau cyclable », tout bonnement inexistant. Certaines sont certes des pistes de compétition (larges, visibles et dotées d'un bon revêtement), mais qui ne vont pas vraiment d'un point A à un point B. Elles servent plutôt à faire le tour d'un grand parc, à se promener le week-end... et sont le paradis des joggeurs. En fait, nous avons croisé plus de cyclistes lors de balades dans un petit quartier de Thonburi (sur la rive droite de Bangkok), où le vélo sert à transporter tout un tas de marchandises et est même encore utilisé par les plus âgé-e-s.

Alors, comment renverser cette situation ? « Nous voulons montrer que le vélo est une solution », nous explique Jee. Au-delà des arguments « classiques » sur les bénéfices du vélo en matière d'environnement, de santé – à Bangkok particulièrement, « mieux vaut évidemment pédaler que de rester plusieurs heures par jour coincés dans des bouchons » – les membres du 3C Project cherchent à convaincre par l'exemple, en agissant sur leur propre communauté. À ce jour construite sur 3 kilomètres, la piste cyclable de Bangmod a déjà permis de revitaliser les abords du canal : une épicerie a ainsi aménagé un système pour faire traverser un panier au-dessus du khlong pour que les cyclistes se restaurent, des écoles sont venues décorer les lieux, du street art s'est invité sur le tracé et, l'année dernière, l'association a organisé son premier festival culturel autour de plusieurs espaces reliés par la piste. Les paysages magnifiques rendus accessibles aux promeneurs, une végétation luxuriante et la (re)découverte de maisons en bois construites sur l'eau n'enlèvent rien au succès de la balade. « Imaginez si la piste allait jusqu'au BTS ! » Car voilà le principal objectif de Jee : convaincre les autorités locales de prolonger le tracé jusqu'à la station de train la plus proche pour en faire une véritable alternative de transport quotidien. « Financer quelques kilomètres de pistes, ça représente quoi comparé au coût d'une autoroute ? » s'exclame-t-elle pour conclure notre entretien. À bon entendeur...

Publié le 26 Octobre 2017
Auteur : Camille & Nathalie de Rrride
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