Politique Publié le 02 Octobre 2017 par Virginie Roels

L'arme fatale des puissants

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Comment discréditer les travaux d’un chercheur ? Censurer un journaliste ou décourager un lanceur d’alerte ? Rien de plus simple : lui coller sur le dos une plainte pour diffamation qui l’entraînera dans des années de procédures ruineuses, peu importe le verdict !

C’est un procès hors norme, du jamais-vu sur le sol français. Depuis deux ans, les journalistes Laurent Richard et Élise Lucet sont poursuivis par l’Azerbaïdjan pour diffamation. Pourquoi ? Parce qu’ils ont osé qualifier ce pays, où l’on torture et où l’on enferme arbitrairement, de... dictature. « Cet État avait déjà tenté d’empêcher la diffusion de notre reportage [septembre 2015, ndlr] en Azerbaïdjan, raconte Laurent Richard. Sur place, j’ai été arrêté dans le but de prendre mon matériel, de récupérer les interviews d’opposants au régime. Avec cette plainte, l’objectif est maintenant de ternir notre image et de faire passer un message aux habitants : “Regardez, les journalistes qui ont fait ce reportage sont mis en examen, leur travail n’est pas fiable !” ».

Des années de procédure

Car ce qu’ignorent la plupart des gens, c’est que lorsqu’une personne est attaquée pour « diffamation », elle est quasi automatiquement « mise en examen ». En France, la justice peut toujours qualifier une procédure d’abusive, d’irrecevable, ou de dénonciation calomnieuse, mais cela peut prendre plusieurs années avant qu’elle ne statue. En attendant, le mal est fait : aux yeux de l’opinion publique, la personne accusée est discréditée. Et, dans le doute, les médias hésitent à reprendre l’information. On comprend mieux pourquoi de grandes entreprises, et aujourd’hui un État, ont pris l’habitude de dégainer une plainte contre toutes celles et ceux qui ont le malheur de parler en mal d’eux. Ce qui leur permet de museler la critique, d’où son nom : procédure bâillon.

Si, pendant longtemps, hommes politiques, grands groupes (pharmaceutiques, agroalimentaires, bâtiment) utilisaient surtout cette technique contre des associations ou des journalistes, ils n’hésitent plus, aujourd’hui, à s’en prendre à des universitaires en raison de leurs écrits : « Les entreprises attaquent à la source quand une info peut leur nuire, c’est devenu systématique ces dix dernières années », constate Yves Surel. Ce professeur de sciences politiques a fait partie de la commission Mazeaud, qui, en avril, a rendu un rapport sur les procédures bâillons. Entre autres exemples cités, celui d’un prof d’économie qui a rédigé une étude expliquant les impacts négatifs de l’arrivée sur le marché d’un nouvel opérateur de téléphonie mobile. Il prédisait notamment une réduction de 55 000 emplois sur deux ans. En juin 2012, son étude donne lieu à une tribune dans le journal Les Échos. Ni une ni deux, le professeur est poursuivi en justice pour dénigrement par le président de l’opérateur ; plusieurs de ses fichiers informatiques sont saisis. Il finira par être blanchi.

« C’est d’une grande violence. Dans des affaires récentes, des enseignants-chercheurs se sont même retrouvés en garde à vue, avec la police qui fouille leur appartement au petit matin. Et puis il y a la menace, au bout du procès, de devoir acquitter des sommes énormes. Imaginez le peu de moyens d’un chercheur pour se défendre face à ceux d’une multinationale ! L’objectif est de jeter un doute sur la personne et ses résultats. Et pour un chercheur, dont la carrière est déterminée sur les résultats de ses recherches, cela peut avoir un effet désastreux », déplore Yves Surel. Le rapport auquel il a participé préconise donc de punir celui qui agit « pour entraver la liberté d’expression ». Car tant que ce type de procédures ne sera pas clairement condamné dans les textes, il restera tentant pour une entreprise d’utiliser la justice pour disqualifier un opposant, tuer dans l’oeuf une critique. Une façon comme une autre de mettre un petit coup de canif à la liberté d’opinion et de pensée. Rien que ça.

Publié le 02 Octobre 2017
Auteur : Virginie Roels | Photo : Illustration : Camille Besse
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